mercredi 8 mai 2019

22 Frimaire, jour du raifort – An MMCLXXIV



22 Frimaire, jour du raifort – An MMCLXXIV
Après plus de mille ans d’absence, nous sommes revenus sur le sol d’où sont partis nos ancêtres, cette planète qu’ils appelaient la Terre. Ils disaient qu’elle était leur mère, pourtant ils l’avaient épuisée. Ils furent quelques millions à pouvoir la quitter pour échapper à la Grande Extinction, certains parce qu’ils avaient pu payer, certains parce qu’on les avait payés, un tout petit nombre juste par goût de l’aventure.
De génération en génération, nous nous sommes transmis notre généalogie et nous nous sommes raconté ce que nous savions de l'histoire de nos m-pères. Nous connaissions exactement les coordonnées géographiques du lieu d’où est partie la lignée dont nous sommes issus. Il y a quelques semaines, je suis arrivée dans ce qui devait être un village loin des grandes métropoles. De ces parallélépipèdes dans lesquels ils ont vécu il ne reste que des ruines. La nature qu’ils avaient détruite a repris ses droits, végétaux et animaux sont omniprésents mais ils n’ont rien à voir avec ceux dont j’ai pu voir sur les images dans les containers que les émigrants avaient emportés.
Hier, je me suis faufilée parmi les lianes qui ont envahi ce qui avait dû être le jardin de la maison de mes ancêtres, mes pas sur le sol étaient incertains, soudain il s’est dérobé et je me suis retrouvée deux mètres plus bas, une cheville foulée dans de ce qui ressemble fort à ce qu’ils nommaient une cave. Là, dans le mur, rangées dans des creux, des jarres cassées par le temps ou les vivants.
Elles contiennent chacune un cahier pas toujours bien conservé... Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai pu déchiffrer ce qui restait des deux premiers. Les textes sont de deux mains, écritures plutôt.
Pour ce qui est de sa voix à Elle, les textes dans les cahiers sont les brouillons des articles de son blog ; elle écrit que son titre est Éclectique et Dilettante, qu’il dit beaucoup d’elle et qu’elle y sème des sons, des photographies et des fragments de textes. Si nous savons ce qu’était un blog, nous n’en avons plus trace, les machines dans lesquelles ils étaient stockés avec la mémoire de l’époque se sont autodétruites lors de la Grande Extinction, on raconte même qu’elles avaient été programmées pour ça.
De ce qu’elle a mis sur son blog, il ne reste donc que ces cahiers abîmés, que je n’ai pu déchiffrer que partiellement. Elle n’écrivait que sur la page de droite, laissant celle de gauche pour les corrections et les ajouts, c’est là qu’Il a noté deux ou trois choses qu’il sait d’Elle et que parfois Elle ne dit pas. En avait-Elle connaissance ou l’a-t-Il fait sans qu’Elle le sache, juste avant d’encapsuler les cahiers dans les jarres. Je l’ignore…

Elle aime la littérature, la radio, la photographie et (presque) tout l’intéresse. Elle lit parce qu’elle manque souvent d’énergie pour écrire ; elle écoute la radio car elle ne supporte pas la télévision ; elle fait des photos car elle ne sait pas dessiner. Elle dit que sa passion pour la photographie lui vient du fait qu'elle ne sait pas dessiner mais d'une aussi d’une tradition familiale du côté maternel. Elle est incapable de dessiner ; elle ne peut établir aucune relation entre un objet et une feuille de papier. Elle aime le cinéma en noir et blanc. Elle peut regarder des classiques plusieurs fois sans se lasser. Elle a du mal avec le cinéma d’aujourd’hui.
Issue d'une société rurale et d'une famille de fermiers... Je ne me souviens pas que suis née à la maternité et qu'ensuite maman n'a pas voulu y retourner ; pour mes sœurs et mon frère, elle a accouché à la maison. Alors, les plus grands, partaient quelques jours chez la grand-mère de l'Essertot. Ce dont je me souviens, c'est que lorsque ce fut le tour de mon frère, le cinquième et dernier à naître, j'apprenais à lire. Chaque soir, papa venait me chercher à la sortie de l'école pour que je fasse la lecture avec maman. Mon frère était là tout près dans un petit lit. Il y avait cette odeur de bébé douceâtre et qu'aujourd'hui encore je trouve quelque peu écœurante.
Jusqu'à mes six ans presque et demi, époque à laquelle il est né, j'ai habité à Chez l’Écuyer, un nom qui reste pour moi plein de mystères. Je suis alors allée à l’école du Bois du Leu. Ceux qui se souviennent sont de moins en moins nombreux, certains ont pris soin d’en effacer les traces. Dessous c’est comme un gruyère les galeries n’ont été ni comblées ni reétayées. L’homme imprévoyant accuse les risques géologiques pour détruire, ici ou là une chapelle, ailleurs la totalité d’une cité. S’effacent ainsi des pans entiers de vie, s’estompent alors la mémoire des lieux de l’enfance. Le Bois du Leu ça commençait à l’étang et ça se terminait à Chez l’Écuyer ; lorsque j’y reviens dans les années 90 pour montrer MON école à la petite sœur d’un ami, elle a été détruite. Le Bois du Leu a carrément été rayé de la carte, il ne reste que l’école de musique et l’étang. Plus rien de l’école, plus rien des énormes platanes aux couleurs changeantes qui ornaient la cour et marquaient le passage des saisons,
Elle aime les saisons intermédiaires, le printemps pour sa douceur et la tendresse de ses couleurs, l'automne pour les teintes auxquelles elle assortit ses vêtements, l'hiver aussi quand la neige recouvre la saleté de la ville, elle n'aime pas la lumière crue de l'été... Elle aime l’odeur qui monte de la terre après les premières gouttes de pluie.
plus rien des deux bâtiments dont l’un accueillait les élèves de maternelle et de CP, l’autre les classes des grands, plus rien de la longue algue brune accrochée à l’armoire au fond de ma classe de CP, plus rien du préau sous lequel j’ai sauté de cerceau en cerceau. Quelques arbres frêles plantés par l’ONF pour stabiliser les sols.
Elle se souvient mieux des lieux, des impressions, des sensations que des personnes. Elle aime s'asseoir et regarder les gens qui passent, la mer, les fleuves, les rivières. Elle aime regarder les gens dans le bus et le métro, essayer de deviner d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’est leur vie.
Ensuite, j'ai grandi dans une cité minière. Quand je dis ça, on pense tout de suite au Nord. Eh bien non, j'ai grandi en Bourgogne, en Saône-et-Loire, près de Montceau-les-Mines, à Saint-Vallier plus exactement, dans la Cité des Gautherets.
Elle s’est mise à écrire régulièrement. Je la vois souvent avec des feutres, carnet ou petit cahier, morceaux de carton découpés, dans la poche avant de son sac à dos. Elle prend des notes à la hâte sur des paperolles qui se retrouvent soigneusement pliées ou chiffonnées au fond de ses poches.
Ma grand-mère qui est née à la ferme de l'Essertot l'a vu construire à partir des années 1920. Le chemin qui y conduit en porte le nom aujourd’hui encore. De chaque côté, les prés, celui des vaches et celui des cochons. Dans la cour, faire attention au Black, brave chien de berger, qui se précipite inévitablement pour manifester sa joie malgré tous les embêtements subis dans notre enfance. Poser le vélo contre le grillage qui clôture la petite cour autour de l’appentis vert où mes grands-parents et ma tante vendent les produits de la ferme aux habitants de la cité. Jeter un coup d’œil dans la volière, entourée de roses et de dahlias, où roucoulent les tourterelles. Se précipiter dans la bassie pour déguster les douceurs préparées par ma grand-mère... Un après-midi d’été, du dehors, l’odeur des vaches, les caquètements de la basse-cour, le bêlement des chèvres qu’on ramène des champs pour la traite. Autour de la petite table, la grand-mère a réuni les enfants pour le goûter. Ils ont partagé la glace rose à la fraise et la verte à la pistache, vidé les bouteilles de soda. Sur la toile cirée beige, une goutte de Pschitt orange, quelques bulles en étoilent encore la surface. Choisir les cheuneries dans la magasinette, le tiroir de l’armoire de la chambre du fond où la verveine cueillie au jardin sèche sur le lit répandant son parfum si caractéristique. A l’adolescence, la rejoindre dans la salle à manger pour l’initiation aux travaux d’aiguilles.
Elle a la nostalgie d'un temps passé qu'elle idéalise sans doute. De son enfance, elle pense qu'elle fut heureuse.
Dans ma main, sous mes yeux, cette photo solennelle qui m'est parvenue par le biais de trois générations de femmes. Toute une vie inscrite dans cette photo. La petite fille sur la photo, elle était et reste ma grand-mère. Nous avons passé de longs après-midis ensemble, elle m’a appris à tricoter et à broder. Nous avons beaucoup bavardé, elle a souvent évoqué la Seconde Guerre mondiale et l'enfance de ma mère et de mes deux oncles. Mais de l'époque de la photo, jamais nous n'avons parlé ; moi, je n’ai pas posé de question sans doute par timidité ou crainte de l'attrister ; elle, elle n'a rien dit sans doute par pudeur ou parce que la douleur n'était pas totalement étouffée. Ce que je sais de ce temps-là, c’est ma mère qui me l’a raconté. La piqûre de l’Épine noire –celle du prunellier- la septicémie, la mort du père… alors qu’elle n’a que quatorze ans. Sur la photo, elle me paraît bien petite entre ses deux frères. Elle s'agrippe à la main de l'un comme pour ne pas sombrer et elle s'appuie sur le genou de l’autre comme pour trouver un appui pour l'avenir. Je devine sur le visage des uns la tristesse et la mélancolie, sur celui des autres la détermination et la résolution, parfois ces sentiments entremêlés. Derrière, il y a la mère, cette figure tutélaire, c’est mon arrière-grand-mère ; elle, je ne l’ai pas connue. C'était une maîtresse femme qui a décidé de poursuivre la tâche de son mari et a repris la ferme avec le plus âgé de ses fils. Elle a travaillé avec obstination et ténacité. Elle a aimé ses enfants, certainement comme on aimait alors ses enfants, avec distance et retenue. Elle les a conduits vers l'âge adulte avec autorité et bienveillance, s'acquittant à la fois du rôle du père et de celui de la mère. Puis chacun des enfants s'est marié et a suivi son propre chemin mais ils restèrent fort attachés les uns aux autres.
Elle se considère comme issue d’une lignée de trois maîtresses femmes, elle pense que ce qu'elle met en œuvre aujourd'hui dans sa vie personnelle, professionnelle, sociale et politique est le reflet de cet héritage.
Moi, j'habitais la rue Niépce, c'était facile pour indiquer le chemin à ceux qui venaient nous rendre visite puisque c'était celle de la chapelle. Cela permettait au béotien de se repérer dans ces rues et dans ces maisons le plus souvent jumelles qui lui paraissaient toutes identiques. Nous en habitions une avec une annexe cela faisait un quatre pièces ; en haut deux chambres, en bas, en-dessous, la cuisine et la salle à manger et puis la fameuse annexe. Dans le secret de la chambre, quatre voix se mêlent, quatre voix d’enfants, quatre voix de fillettes… quatre voix comme une seule, chœur bruissant. Temps suspendu des confidences et des confessions, celles qui ne supporteraient pas la lumière du jour. Parfois un éclat de voix, un rire étouffé attirent l’attention de la mère dans la chambre toute proche. Elle dit qu’il est temps d’arrêter. C’est le signal. Les murmures s’échelonnent, les balbutiements deviennent de moins en moins cohérents, les mots incompréhensibles. Une à une, les voix s’éteignent remplacées par des soupirs, des ronflements ou juste un souffle régulier. Au cœur de la nuit, il arrive que l’une d'elles parle en dormant. Se manifeste alors une voix d’outre-sommeil, venue d’ailleurs, d’un autre monde peut-être, celui de l’inconscient, des oracles, des craintes, tourments et angoisses, des joies aussi. Si sensible aux voix, je n’ai pourtant pas loreille musicale. Mon écoute de toute musique est basée sur l’émotion qu’elle fait naître en moi. Le piano, en particulier, et les cordes, en général, savent à merveille jouer sur mes états d’âme. De la musique, je n’entends que ce qu’elle fait monter dans mon corps et dans mon cœur, ce qu’elle y met en mouvement : des frissons et des fusions, des chagrins et des joies, des deuils et des réjouissances, des douleurs et des enthousiasmes, des nostalgies et des allégresses, des mélancolies et des consolations.
Et puis il y a celle qu'on appelle « la Grande route » qui sépare la cité en deux. S’y concentraient les principaux commerces et trois cafés dont un seul existe encore aujourd'hui, celui de l'Olympia qui jouxtait le cinéma du même nom. Alors, trois places, deux derrière les deux écoles, Filles et Garçons, l’autre sert de parking les jours de grande affluence à la chapelle. Derrière celle dite alors des Filles, aujourd’hui, un boulodrome où, de plus en plus rarement, les après-midis, des retraités, et les soirs d’été, des familles se retrouvent pour jouer. Il ne reste qu’une école où la plupart du temps les parents déposent les enfants en voiture, un bisou effleure la joue, une portière claque ; plus ces voix d’enfants accompagnées souvent de celles des mères qui les conduisent. Une voix d’homme parmi celles des femmes. C’est celle de notre voisin. Quand nous parlons de lui et de sa femme, nous les nommons le Père et la Mèmère P. Ils élèvent leur petite-fille. Le grand-père était plutôt taciturne ; la grand-mère parlait souvent avec ma mère, elles étendaient le linge sur le fil dans le jardin, chacune d’un côté de la route. Tous les deux avaient travaillé à la mine. Elle sur le crible, lui au fond. Dans sa jeunesse, il avait participé au maquis d’Autun. Il était communiste. Avec ma mère, il se sont arrangés. Elle accompagne les petits à la maternelle, lui, les grandes à l’école primaire. Aujourd'hui la seule école primaire qui reste dans le quartier ; l'école de garçons étant devenu un lieu que se partagent différentes associations et un espace communal. Elle porte le nom de Jean-Pierre Brésillon qui fut mon professeur, trop tôt disparu, de français et d'histoire-géo au collège Nicolas Copernic.
Elle dit souvent qu’elle est un pur produit de l’école publique, laïque et républicaine, du collège unique, du système des bourses et de la volonté de ses parents de voir leurs enfants faire des études pour avoir un bon métier.
Elle se rappelle les écoles de son enfance, elle parle souvent des enseignants qui ont été comme des phares dans son parcours, elle dit aussi que ce sont les meilleurs qui partent en premier.
Il suffisait de la traverser pour faire des courses et se rendre chez le médecin, au dispensaire. Le dispensaire, c’est la matérialisation de l’institution minière au sein de la cité. Dans les années 1970, le médecin en partageait les espaces avec les sœurs et le dispensaire. Nous y allions pour les petits bobos voir le Valomi, c'est ainsi que nous appelions l'infirmier, et la sœur Warsova. Ces deux-là sont deux figures inséparables. Elle, il semble qu’elle sillonne depuis toujours les rues de la cité sur son vélo, revêtue de son uniforme de fille de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul. Elle se rend au chevet des mineurs, elle fait les pansements, les piqûres ; pour les silicosés qui ne peuvent plus se déplacer, elle s’occupe des aérosols et de l’oxygène. Lui, quand il se déplace dans la cité, il le fait dans une petite voiture, je crois, je veux croire que c’est une Fiat. Il ne le fait qu’en l’absence de la sœur Warsova, du moins c’est ce dont je me souviens ; le plus souvent, il reste au dispensaire pour recevoir les mineurs et leurs familles pour les soins. Remplacés, ils le furent, des infirmières se succédèrent après eux au dispensaire, les remplacèrent-elles vraiment ? Aujourd’hui plus d’infirmerie au sein du dispensaire, un médecin y vient quelques demi-journées par semaine ; alors ils étaient deux, peut-être trois, la mémoire me joue quelquefois des tours... Aujourd’hui, un quartier en train de mourir, des fenêtres closes, des volets fermés. Des maisons vides, deux ont été démolies pour des raisons de sécurité. Des personnes âgées font quelques pas dans le jardin, s’aventurent parfois dans la rue. Envolés les rires et les cris d’enfants qui jouent à la marelle ou au tennis sur la chaussée, les automobilistes ralentissent, ils esquivent en gagnant le trottoir, les conducteurs reprennent tranquillement leur route. Aujourd’hui, les réverbères s’éteignent une grande partie de la nuit par souci de lutte contre réchauffement climatique ou d’économie.
Dans les années 1970, seront construites la route express dont le nom véritable est RCEA (Route Centre-Europe Atlantique), on entend depuis la cité le flot presque continu de la circulation et la cité du Bey, les premiers immeubles que connaîtront Les Gautherets. Au-delà, la rue des Puits, où il n'y en a plus, est maintenant le seul chemin pour se rendre directement à l'hôpital tout proche ; c'est dans un de ses bâtiments aujourd'hui presque abandonnés que je suis née ; il y avait dans ce qu'on appelait « le petit château », l'ancêtre de la maternité.
Elle dit souvent qu’elle est partagée entre la nostalgie d’une époque révolue où le quartier de son enfance était la vie et son aversion pour les méfaits des industries alors florissantes sur la santé des travailleurs et sur l’environnement.
Sur le fil du réel et de l’imaginaire, dévider, tisser les mots, tramer, chaîner, étoffer les phrases, éviter l’effet patchwork, estomper les coutures, en filigrane les souvenirs, la mémoire, la mélancolie.
Elle est à la fois légère, gaie et profonde, mélancolique. Elle a besoin des autres et de la solitude, du bruit et du silence.
Les BizotsLe Theurot... La voiture entre dans le chemin qui conduit à la ferme. Dans un pré, près d’une bouchure, une petite silhouette vêtue d’une veste et d’un pantalon noirs, ceux que le vieux paysan met le dimanche. Une casquette vissée sur le crâne couronné de cheveux blancs. Un mégot vissé au coin de la bouche. Les enfants, à l’arrière de la voiture, devine la moustache blanche. Oui, c’est lui, c’est bien lui, c’est le grand-père.
Elle parle souvent des deux branches dont elle est le fruit en termes de contraste, la paternelle silencieuse, taciturne et solitaire, la maternelle volubile, démonstrative et sociable. Elle a longtemps cru que son caractère était plus proche de la seconde pour découvrir aux alentours de ses trente ans qu'il n'en était rien, elle pense que c'est plus nuancé.
Poil – Place du village... La pierre du monument aux morts est chaude au cœur de l’après-midi d’été. Des petites bestioles rouges courent sur la bordure. Les enfants aimeraient s’asseoir sur le rebord mais ils craignent d’être piqués. Ils jouent en criant. Ils rient aux éclats en se répétant encore et encore la blague racontée par leur mère : celle de la photo du Bernard à Poil. Autun – Le Fragny... « C’est un trou de verdure où chante une rivière ». Les enfants jouent sans trop s’en approcher. Dans cette famille, l’accident que l’on redoute le plus, c’est la noyade mais on ne sait pas, on ne dit pas pourquoi. Sur les rochers, on a posé des serviettes et chacun s’est installé avec son pique-nique. L’ombre des feuilles danse, des milliers d’éclats de lumière se dispersent dans l’air et sur le sol. La rivière bondit sur les cailloux et l’eau éclabousse.
Dans son enfance, la plus grande frayeur des adultes près d’elle semblait être la noyade, c’est bien plus tard qu’elle a appris l’histoire de Pierre... en lisant un vieux cahier dans lequel sa grand-mère avait écrit : Un caillou. Pierre, caillou, un caillou de pierre, un éclat de pierre, c’est un signe, un signe de Pierre. Pierre né pour partir, Pierre né pour aller remuer les cailloux, Pierre à genoux au bord de la rivière, Pierre au fil de l’eau pour l’espoir, le désespoir.
Dijon – Cité U... Un arbre, ce n’est pas un saule, juste un arbre qui pleure, ses feuilles douces et tendres frémissent dans la brise tiède du soir de juin qui tombe. Il est posé au bord de l’île verte, l’île d’herbe entourée de pavillons dans lesquels s’empilent les chambres de 9 m2. Assis dans l’herbe, sur l’île, près de l’arbre qui pleure, des étudiants, des filles et des garçons. L’un d’eux joue à la guitare un de ces airs qui accompagne la jeunesse. Les notes de la « maison bleue » ondoient dans l’heure bleue. Entre chien et loup, des voix parfois discordantes s’élèvent, des paroles s’envolent, des rires cristallent. Des silhouettes qui rejoignent leurs chambres se dessinent, des groupes, des couples enlacés, des solitaires. Les fenêtres s’éclairent, les étoiles s’allument, la lune se dessine au fur et à mesure que le ciel s’assombrit. Il a posé sa guitare sur la housse, pas dans l’herbe. Les autres continuent à chanter sans accompagnement. Nous nous sommes un peu éloignés. Nous sommes seuls au monde. Mes yeux plongés dans les siens. je ne sais pas... à toi de choisir... souffrir... savoir ce qui a de l’importance... Nos épaules se sont rapprochées. difficile... écouter ton cœur... Nos mains se frôlent, nos doigts maintenant s’unissent. je t’aime... Une chanson... “Tu n'as jamais souri / Si tendrement je crois / Tu es la plus jolie / Tu ne me regardes pas”.
Dans sa tête, elle a souvent des morceaux de chansons, de poèmes ou de contes qui lui viennent par rapport aux situations qu’elle vit, parfois elle me les dit tout haut.
Elle n’a pas changé, elle fait toujours ça, elle fait ça à chaque fois, je la connais, elle ne peut pas s’empêcher. Séduire, flirter sous mon nez comme si je n’étais pas là. Au début, je ne supportais pas, malade de jalousie et puis j’ai compris que c’était plus fort qu’elle, qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Jai accepté qu’elle s’en aille, qu’elle disparaisse, pour quelques jours, quelques semaines parfois, pourvu qu’elle me revienne. Elle revient toujours, elle a besoin de moi comme moi, j’ai besoin d’elle. « Et tu flirtes avec lui / Moi tout seul dans mon coin / Je n’sais plus qui je suis / Je ne me souviens plus de rien ».
D’habitude, elle se regarde peu dans le miroir au moment de se préparer. Elle ne s’aime pas, elle n’aime pas sa tête dans le miroir, elle ne se maquille pas, se coiffer, un coup de brosse suffit. Aujourd’hui, elle a rendez-vous pour la première fois avec un homme, jusqu’à maintenant ils ne se sont parlé qu’au téléphone. Sa voix, ce qu’il dit l’a bouleversée, troublée. La voix, les mots l’enivrent. C’est un soir d’avril, ne dit-on pas en avril ne te découvre pas d’un fil... mais là elle a envie de se découvrir, de laisser deviner ce corps que d’ordinaire elle cache, qu’elle-même ne regarde pas. Ce sera donc cette jupe rouge achetée quelques printemps auparavant et qu’elle n’a jamais mise, trop courte, on voit ses genoux qu’elle n’aime pas, des collants, pas opaques mais pas transparents non plus, noirs. Hier elle a acheté du mascara noir et du rouge pour mettre sur ses lèvres, elle y renonce, pour cela il faudrait se regarder dans le miroir. Des années plus tard, alors qu’ils vont se séparer définitivement, mais sait-on jamais ce qui est définitif, ils l’ont déjà fait tant de fois, il lui parlera du désir, du désir né des cuisses rondes, gainées de noir affleurant d'une jupe rouge et courte, qu’il avait aperçues sous la petite table ronde du café. C’est à ce moment-là, au moment de partir qu’elle a su que depuis le début leur histoire s’était construite sur une illusion, la séduction.
Persistance du corps clameur intérieure. Vertige de la vie de la mort reçues en héritage - tumulte du corps tumulte de la conscience. Viendra le jour du calme du silence – viendra le jour il approche où Calliphae vicina et Lucilia caesar se régaleront de l'exquis cadavre.
Avec Elle, nous avons décidé de ne pas quitter la Terre. Comme de nombreux autres, cette idée d’homme augmenté... plus encore celle d’une éternité promise par ceux qui ont essayé de nous convaincre de partir, nous répugnent et nous révoltent. Nous resterons quelles qu’en soient les conséquences.

J’ai fait lire ces quelques pages à Équinoxe. Nous pensons que les autres jarres doivent contenir les pages dans lesquelles sont racontées les dernières années de vie et de survie sur Terre. Nous allons les ouvrir et les lire ensemble.
Ensemble aussi, nous allons prendre la suite de ces cahiers, en poursuivre l’écriture à quatre mains... nous y raconterons les récits qui nous sont parvenus des premiers émigrants, l’histoire de nos familles, ce long chemin du retour sur la planète Terre, celle de nos ancêtres, et notre nouvelle vie.

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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 10, une autobiographie de l’autre avec vous-même écrivant dedans » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.


vendredi 5 avril 2019

Apocryphes


I
Les chambres se répartissent dans les couloirs disposés en étoile autour du hall. Au bout d’un couloir, donc le lac ; de l’autre côté, au bout d’un autre couloir, au printemps fleurit un magnolia. L’extérieur c’est encore dedans. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’à ce jour où, partie à la recherche d'un autre vieil homme égaré et agité, je le retrouve assis dans un fauteuil roulant. Vêtu d’une blouse verte, à son poignet un bracelet avec son nom, dans le pli du coude un cathéter, il regarde l’arbre aux généreuses fleurs roses et blanches en forme de calice. Ce matin-là l'infirmer lui a fait un prélèvement pour un bilan sanguin puis lui a mis des sangles pour la perfusion sinon il l'arrache. Il a retrouvé quelques forces, il pense qu'il fait trop chaud dans la chambre, qu'il est trop seul. Quand nous avons le dos tourné, occupés que nous sommes à courir en tous sens en ces jours où la pénurie de personnel se fait sentir cruellement, il décide d’aller faire un tour, voir un morceau de ciel bleu, voir un nouveau printemps. J’écris dans le couloir, pour attendre, en pensant que pour beaucoup ici, au bout du couloir, pas de nouveau printemps.
II
Sa venue au monde fut comme la traversée d’un tunnel long et obscur. Il en a gardé un goût pour les voyages immobiles et solitaires. Enfant, on le dit timide et renfermé ; on le trouve taciturne. Sa compagnie préférée, les personnages des histoires qu’on lui raconte puis des romans qu’il lit. Lorsqu’il franchit la porte de la maison, il marche en regardant ses pieds au bout desquels s’ouvre un univers de surprises et de rencontres. Sur les trottoirs de la ville, il recherche les pousses vertes dont le combat entêté contre le goudron le réjouit, tente de décrypter les traces laissées par l’humanité si peu soucieuse de respect. Dans l’herbe, il part en quête de trèfles à quatre feuilles, observe les insectes affairés, cueille quelques fleurs qu’il laisse sécher entre les pages des livres. Il rapporte toujours dans sa poche quelques cailloux dont il aime les couleurs et les formes, dans ses oreilles les voix des hommes et les sons de la nature. Et là, aujourd’hui, devant la porte...
Elle lève les yeux vers le ciel. Les nuages, leur course, fuite éperdue, pierre dans la poche. Elle ici, lui ailleurs, tous deux fragments du cosmos, grains de poussière au cœur du Grand Tout.


III
Jocelyn se retourne dans le lit et se rendort. La femme en chemise de nuit reste à la fenêtre. Malgré les ronflements, elle peut entendre des bribes de conversation. La jeune femme nue, en bas, est au téléphone. Ce qu’elle dit, elle, pas la personne à l’autre bout du fil, d’ailleurs de nos jours il n’y a plus de fil juste des ondes, elle n’entend pas ce que dis la personne au-delà des ondes donc.
Oui j’ai fait bien attention... Elle est à la fenêtre... Lui je ne l’ai pas vu... Non, non, elle ne s’est pas rendue compte... Pourquoi veux-tu que je fasse ça... Bon, j’y vais...
La jeune femme nue raccroche, se retourne, s’approche de la porte de la maison, la vieille femme en chemise de nuit entend le heurtoir retomber lourdement sur le bois de la porte. Elle frissonne. Il fait frais dans la nuit, elle ferme la fenêtre. Jocelyn, Jocelyn... Réveille-toi... Elle pose la main sur son épaule et le secoue légèrement.


Et aussi les Apocryphes de Françoise Sullivan et de Chrystel Courbassier faisant suite à mon Quatuor à dire et à ma Scénographie des voix...

La trace du cirque est-elle encore là dans la mémoire des anciens de la rue ?Les colombes se sont-elles transformées en lapins sous le foulard du magicien ? Vers quelle route rouge le cirque est-il parti, sur quel terrain en périphérie a-t-il le droit de s’installer ? Aujourd’hui, le soir, les bancs publics sont vides. Derrière les volets fermés, les personnes âgées regardent solitaires dans leur salon le Cirque du Soleil à la télévision.

Elle fait ça à chaque fois, je la connais, elle peut pas s’empêcher. Séduire, flirter sous mon nez comme si je n’étais pas là. Au début, je supportais pas. Malade de jalousie, je lui gueulais dessus, je la traitais de tous les noms d’oiseaux, je la frappais même et je m’en voulais à mort. Et puis j’ai compris que c’était plus fort qu’elle, qu’elle ne pouvait pas faire autrement, c’était en elle comme un démon. Et j’ai accepté qu’elle s’en aille, qu’elle disparaisse, pour quelques jours, quelques semaines parfois, pourvu qu’elle me revienne. Elle revient toujours, elle a besoin de moi comme moi, j’ai besoin d’elle, ça aussi j’ai fini par le comprendre. Elle me pardonne, je lui pardonne et tout repart comme au premier jour. On se découvre, on se redécouvre, on s’aime, on se déchire. Et puis, au fil du temps, j’ai fini par trouver ça plutôt exaltant et c’est moi qui la pousse plus souvent vers d’autres bras, dans d’autres draps. Ça me fait mal d’abord, comme un pincement au niveau du ventricule droit, ça pince fort et puis de moins en moins fort et puis plus rien, jusqu’à la fois prochaine. J’aime la voir s’abandonner dans le cou d’un autre, deviner leurs premiers baisers, leurs premières caresses, l’imaginer jouir sous les assauts d’un autre, et la douce douleur que cela me procure. Indéfinissable extase, pur oubli de moi-même, vertige éblouissant. « Et tu flirtes avec lui / Moi tout seul dans mon coin / Je n’sais plus qui je suis / Je ne me souviens plus de rien ». Je sais qu’elle reviendra, elle revient toujours.
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Ces textes ont été écrits dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 8 & 9, vies brèves en hors champ et l’idée d’apocryphes... » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.








vendredi 29 mars 2019

Vies hors-champ


Dans ma main, sous mes yeux, cette photo solennelle qui m'est parvenue par le biais de trois générations de femmes. Toute une vie inscrite dans cette photo. La petite fille sur la photo, elle était et reste ma grand-mère. Nous avons passé de longs après-midis ensemble, elle m’a appris à tricoter et à broder. Nous avons beaucoup bavardé, elle a souvent évoqué la Seconde Guerre mondiale et l'enfance de ma mère et de mes deux oncles.
Mais de l'époque de la photo, jamais nous n'avons parlé ; moi, je n’ai pas posé de question sans doute par timidité ou crainte de l'attrister ; elle, elle n'a rien dit sans doute par pudeur ou parce que la douleur n'était pas totalement étouffée. Ce que je sais de ce temps-là, c’est ma mère qui me l’a raconté.
La piqûre de l’Épine noire –celle du prunellier- la septicémie, la mort du père… alors qu’elle n’a que quatorze ans. Sur la photo, elle me paraît bien petite entre ses deux frères. Elle s'agrippe à la main de l'un comme pour ne pas sombrer et elle s'appuie sur le genou de l’autre comme pour trouver un appui pour l'avenir. Je devine sur le visage des uns la tristesse et la mélancolie, sur celui des autres la détermination et la résolution ; parfois ces sentiments entremêlés.
Derrière, il y a la mère, cette figure tutélaire, c’est mon arrière-grand-mère ; elle, je ne l’ai pas connue. C'était une maîtresse femme -on ne dit plus cela aujourd'hui- qui a décidé de poursuivre la tâche de son mari et a repris la ferme avec le plus âgé de ses fils. Elle a travaillé avec obstination et ténacité. Elle a aimé ses enfants, certainement comme on aimait alors ses enfants, avec distance et retenue. Elle les a conduits vers l'âge adulte avec autorité et bienveillance, s'acquittant à la fois du rôle du père et de celui de la mère. Puis chacun des enfants s'est marié et a suivi son propre chemin mais ils restèrent fort attachés les uns aux autres et les liens entre leurs enfants furent plus de frères et sœurs que de cousins et cousines.


[...plus ces voix d’enfants accompagnées souvent de celles des mères qui les conduisent, la grande route à traverser.]
Une voix d’homme parmi celles des femmes. C’est celle de notre voisin. Quand nous parlons de lui et de sa femme, nous les nommons le Père et la Mèmère P. Ils élèvent leur petite-fille. On ne dit plus aujourd’hui élever pour les enfants, on réserve ce verbe aux animaux domestiques. C’est pourtant un beau verbe élever pour les enfants, les accompagner afin qu’ils grandissent en savoir et en humanité. J’associe le mot éducation à la schlague, au carcan, au formatage alors qu’élever, c’est guider vers les hauteurs, cultiver les ressources et les instruments du devenir et de la liberté.
Le grand-père était plutôt taciturne ; la grand-mère parlait souvent avec ma mère, elles étendaient le linge sur le fil dans le jardin, chacune d’un côté de la route. Tous les deux avaient travaillé à la mine. Elle sur le crible ; le triage était alors manuel, c'était principalement des femmes, « les trieuses » qui effectuaient ce travail. Elles séparaient les cailloux des charbons. Lui au fond. Dans sa jeunesse, il avait participé au maquis d’Autun. Il était communiste.
Avec ma mère, il se sont arrangés. Elle accompagne les petits à la maternelle, lui, les grandes à l’école primaire, celle des filles, il faut franchir la grande route qui sépare la cité en deux. Enfants, nous franchissions rarement la limite de la grande route sauf pour aller à l'école des filles ; c'est aujourd'hui la seule école primaire qui reste dans le quartier ; l'école de garçons étant devenu un lieu que se partagent différentes associations et un espace communal. Elle porte aujourd'hui le nom de Jean-Pierre Brésillon qui fut mon professeur, trop tôt disparu, de français et d'histoire-géo au collège Nicolas Copernic. Il suffisait aussi de la traverser pour faire des courses et se rendre chez le médecin, au dispensaire.
Le dispensaire, c’est la matérialisation de l’institution minière au sein de la cité. C’est l'ancienne « Goutte de lait », un grand bâtiment construit dans les années 1920 pour y installer les sœurs pour la plupart venues de Pologne et où les fermiers des alentours apportent le lait, stérilisé puis distribué aux nourrissons.
Dans les années 1970 qui me virent grandir, le médecin en partageait les espaces avec les sœurs et le dispensaire. Nous y allions pour les petits bobos voir le Valomi, c'est ainsi que nous appelons l'infirmier, et la sœur Warsova.
Ces deux-là sont deux figures inséparables. Elle, il semble qu’elle sillonne depuis toujours les rues de la cité sur son vélo, revêtue de son aube et de son voile bleus de fille de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, un gilet, un imper ou un manteau bleu marine passé par-dessus selon des saisons. Elle se rend au chevet des mineurs, elle fait les pansements, les piqûres ; pour les silicosés qui ne peuvent plus se déplacer, elle s’occupe des aérosols et de l’oxygène. Tous les deux, par leurs origines qui point derrière leurs noms, sont reliés aux immigrations du début du siècle dans cette région industrielle et industrieuse. Lui, quand il se déplace dans la cité, il le fait dans une petite voiture, je crois, je veux croire que c’est une Fiat. Il ne le fait qu’en l’absence de la sœur Warsova, du moins c’est ce dont je me souviens ; le plus souvent, il reste au dispensaire pour recevoir les mineurs et leurs familles pour les soins. Remplacés, ils le furent, des infirmières se succédèrent après eux au dispensaire, les remplacèrent-elles vraiment ? Aujourd’hui plus d’infirmerie au sein du dispensaire, un médecin y vient quelques demi-journées par semaine ; alors ils étaient deux, peut-être trois, la mémoire me joue quelquefois des tours...
Aujourd’hui, u[n quartier en train de mourir, des fenêtres closes, des volets fermés.]
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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 8 & 9, vies brèves en hors champ l’idée d’apocryphes... » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.







vendredi 22 mars 2019

Ecrire... dévider, tisser


...s’installer sur une table avec une feuille blanche ou devant l’ordinateur, faire le silence, se concentrer, ne penser qu’à ce qui devrait, va s’écrire, et là, c’est sûr, rien ne vient, pas le moindre mot, le blocage. Il faut faire avec ce qui reste de “temps de cerveau disponible”, entre les moments d’occupations fixes, les autres ponctuels et programmés, les soucis imprévus... Comme pour la lecture, plusieurs textes à la fois. Arrive quand je m’y attends le moins, quand je ne m’y attends pas. Feutres, carnet ou petit cahier, morceaux de carton découpés, dans la poche avant du sac à dos ou dans le grand sac à main ; d’abord papier puis ordi, impressions, ratures, corrections, relecture... Des notes prises à la hâte sur des paperolles qui se retrouvent soigneusement pliées ou chiffonnées au fond des poches qu’il faut explorer, les retrouver et les déchiffrer. Besoin de bruit, de sons alentour, d’animation même si c’est pour en faire abstraction ou n’en attraper que des bribes ; concourt à un repli sur soi, en soi favorable à la décantation des idées et à l'écriture. Dans une grande bibliothèque où persiste le bruissement du monde, c’est possible. L’ordinateur sur la table face à la fenêtre, c’est au rez-de-chaussée. À la belle saison, la rumeur du dehors : le passage régulier des bus et des voitures, les voix des enfants de l’école d’à côté. L’hiver, seules diversions, la météo, quelques silhouettes qui passent sur le trottoir. Aux terrasses des cafés, chauffées en cas d'humidité ou de froid. De toute façon, toujours à l'extérieur, pouvoir vapoter. Là, l'écriture, le plus souvent manuscrite s'accompagne d'un thé, d'un soda, d'une bière ou d'un verre de vin selon l'humeur. Là, s'élaborent le plus souvent les notes, les premiers jets. Le plus difficile, être statique. Besoin du mouvement de la marche, de la translation passive dans les transports... le mien ou celui des autres. Une place assise dans le métro, le RER, sur les genoux, ne pas rater l’arrêt, être en alerte, écrire de manière flottante. Impératif de traverser la nuit, le sommeil et le rêve. Sur le fil du réel et de l’imaginaire, dévider, tisser les mots, tramer, chaîner, étoffer les phrases, éviter l’effet patchwork, estomper les coutures, en filigrane les souvenirs, la mémoire, la mélancolie.

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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 7, Virginia Woolf : contexte de l’écriture » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.





vendredi 15 mars 2019

Cette mouche qu’on dit domestique...


Un après-midi d’été... du dehors, l’odeur des vaches, les caquètements de la basse-cour, le bêlement des chèvres qu’on ramène des champs pour la traite. Dans la cuisine, autour de la petite table, la grand-mère a réuni les enfants pour le goûter. Ils ont partagé la glace rose à la fraise et la verte à la pistache, vidé les bouteilles de soda. Sur la toile cirée beige, une goutte de Pschitt orange, quelques bulles en étoilent encore la surface. Une mouche tourne autour, étend ses pattes, les frotte, agite ses ailes, sort sa trompe, s’approche, déploie sa trompe et aspire le liquide. C’est une de ces mouches qu’on dit domestique comme si les humains l’avaient domestiquée alors que c’est elle qui a mis à profit la proximité avec eux pour accéder facilement à une nourriture disponible. Elle passe et repasse ses pattes sur sa tête et ses ailes puis aspire de nouveau. Et là, vlan, la tapette s’abat. La mouche est écrasée, un peu de sang, des éclaboussures, des pattes, des ailes tordues et sans vie, des morceaux de corps aplatis et éparpillés.


Dans ma main, sous mes yeux, cette photo solennelle qui m'est parvenue par le biais de trois générations de femmes. Toute une vie inscrite dans cette photo. La petite fille sur la photo, elle était et reste ma grand-mère. Nous avons passé de longs après-midis ensemble, elle m’a appris à tricoter et à broder. Nous avons beaucoup bavardé, elle a souvent évoqué la Seconde Guerre mondiale et l'enfance de ma mère et de mes deux oncles.
Mais de l'époque de la photo, jamais nous n'avons parlé ; moi, je n’ai pas posé de question sans doute par timidité ou crainte de l'attrister ; elle, elle n'a rien dit sans doute par pudeur ou parce que la douleur n'était pas totalement étouffée. Ce que je sais de ce temps-là, c’est ma mère qui me l’a raconté.
La piqûre de l’Épine noire –celle du prunellier- la septicémie, la mort du père… alors qu’elle n’a que quatorze ans. Sur la photo, elle me paraît bien petite entre ses deux frères. Elle s'agrippe à la main de l'un comme pour ne pas sombrer et elle s'appuie sur le genou de l’autre comme pour trouver un appui pour l'avenir. Je devine sur le visage des uns la tristesse et la mélancolie, sur celui des autres la détermination et la résolution ; parfois ces sentiments entremêlés.
Derrière, il y a la mère, cette figure tutélaire, c’est mon arrière-grand-mère ; elle, je ne l’ai pas connue. C'était une maîtresse femme -on ne dit plus cela aujourd'hui- qui a décidé de poursuivre la tâche de son mari et a repris la ferme avec le plus âgé de ses fils. Elle a travaillé avec obstination et ténacité. Elle a aimé ses enfants, certainement comme on aimait alors ses enfants, avec distance et retenue. Elle les a conduits vers l'âge adulte avec autorité et bienveillance, s'acquittant à la fois du rôle du père et de celui de la mère. Puis chacun des enfants s'est marié et a suivi son propre chemin mais ils restèrent fort attachés les uns aux autres et les liens entre leurs enfants furent plus de frères et sœurs que de cousins et cousines. (Une vie hors-champ)
Willem Claeszoon Heda – Nature morte à la vigne (détail)
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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 6, Robert Walser : écrire sans sujet » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.



vendredi 8 mars 2019

Scénographie des voix


Il a posé sa guitare sur la housse, pas dans l’herbe. Les autres continuent à chanter sans accompagnement. Tous les deux se sont un peu éloignés. Je sais qu’elle va me quitter pour lui. Ils chuchotent. Ils sont seuls au monde. Ils pensent que je ne les ai pas vu se mettre à l’écart, que je ne les entends pas. Malgré le soir qui tombe, je devine ses yeux à elle, je les connais si bien. Son regard est si ardent dans ces moments-là. Ils sont plongés dans les siens. je ne sais pas... à toi de choisir... souffrir... savoir ce qui a de l’importance... Leurs épaules se sont rapprochées. difficile... écouter ton cœur... Leurs mains se frôlent, leurs doigts maintenant s’unissent. je t’aime... Bribes d'un badinage pas si badin. Silence. Ils se sont enlacés, leurs bouches... Le cœur qui tangue, le roulis des larmes au bord des paupières... Le groupe, une chanson... “Tu n'as jamais souri / Si tendrement je crois / Tu es la plus jolie / Tu ne me regardes pas”.
Elle fait ça à chaque fois, je la connais, elle peut pas s’empêcher. Séduire, flirter sous mon nez comme si je n’étais pas là. Au début, je supportais pas. Malade de jalousie, je lui gueulais dessus, je la traitais de tous les noms d’oiseaux, je la frappais même et je m’en voulais à mort. Et puis j’ai compris que c’était plus fort qu’elle, qu’elle ne pouvait pas faire autrement, c’était en elle comme un démon. Et j’ai accepté qu’elle s’en aille, qu’elle disparaisse, pour quelques jours, quelques semaines parfois, pourvu qu’elle me revienne. Elle revient toujours, elle a besoin de moi comme moi, j’ai besoin d’elle, ça aussi j’ai fini par le comprendre. Elle me pardonne, je lui pardonne et tout repart comme au premier jour. On se découvre, on se redécouvre, on s’aime, on se déchire. Et puis, au fil du temps, j’ai fini par trouver ça plutôt exaltant et c’est moi qui la pousse plus souvent vers d’autres bras, dans d’autres draps. Ça me fait mal d’abord, comme un pincement au niveau du ventricule droit, ça pince fort et puis de moins en moins fort et puis plus rien, jusqu’à la fois prochaine. J’aime la voir s’abandonner dans le cou d’un autre, deviner leurs premiers baisers, leurs premières caresses, l’imaginer jouir sous les assauts d’un autre, et la douce douleur que cela me procure. Indéfinissable extase, pur oubli de moi-même, vertige éblouissant. « Et tu flirtes avec lui / Moi tout seul dans mon coin / Je n’sais plus qui je suis / Je ne me souviens plus de rien ». Je sais qu’elle reviendra, elle revient toujours.
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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 5, Sarraute : scénographie des voix » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.



vendredi 1 mars 2019

Quatuor à dire



Pour moi c’est une évidence, il me faudra repartir de la route rouge, celle d’une proposition d’un autre été, il y a quatre ans. Toujours aux carrefours, des chemins qui se rencontrent, se croisent ou se séparent. Seuls les errants en ont l’expérience. De son prénom, je ne me souviens pas ; quand je pense à elle, elle est Marie-Anne… « C’est ça l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps. Le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup, s’emparent de vous. »
Dans l’éclat verdâtre des réverbères, ils passent devant l’église. La lumière éclaire faiblement la fillette qui a passé quelques jours dans l’école du village. Derrière la vitre, son visage est illuminé par un sourire. Sur ses genoux, la petite volière avec les colombes de son père, le magicien. Elle emporte un peu de la chaleur des bras d’une fillette gadji qui lui a accordé son amitié malgré la peau couleur acajou, la saleté et la robe défraîchie. Ils partent vers un autre bourg. Reviendront-ils l’an prochain ? Sera-t-elle encore avec eux ? L’empreinte d’une main à la peinture rouge esquissée dans les toilettes du préau est-elle un signe laissé à l’intention de son amie ?
Alors, trois places, deux derrière les deux écoles, Filles et Garçons, l’autre sert de parking les jours de grande affluence à la chapelle. C’est derrière celle de l’école dite alors des Filles que s’est installé le petit cirque. Aujourd’hui, un boulodrome où, de plus en plus rarement, les après-midis, des retraités, et les soirs d’été, des familles se retrouvent pour jouer. Il ne reste qu’une école où la plupart du temps les parents déposent les enfants en voiture, un bisou effleure la joue, une portière claque ; plus ces voix d’enfants accompagnées souvent de celles des mères qui les conduisent parce qu’il y a la grande route à traverser.
   
Une voix d’homme parmi celles des femmes. C’est celle de notre voisin. Quand nous parlons de lui et de sa femme, nous les nommons le Père et la Mèmère P. Ils élèvent leur petite-fille. On ne dit plus aujourd’hui élever pour les enfants, on réserve ce verbe aux animaux domestiques. C’est pourtant un beau verbe élever pour les enfants, les accompagner afin qu’ils grandissent en savoir et en humanité. J’associe le mot éducation à la schlague, au carcan, au formatage alors qu’élever, c’est guider vers les hauteurs, cultiver les ressources et les instruments du devenir et de la liberté.
Le grand-père était plutôt taciturne ; la grand-mère parlait souvent avec ma mère, elles étendaient le linge sur le fil dans le jardin, chacune d’un côté de la route. Tous les deux avaient travaillé à la mine. Elle sur le crible ; le triage était alors manuel, c'était principalement des femmes, « les trieuses » qui effectuaient ce travail. Elles séparaient les cailloux des charbons. Lui au fond. Dans sa jeunesse, il avait participé au maquis d’Autun. Il était communiste.
Avec ma mère, il se sont arrangés. Elle accompagne les petits à la maternelle, lui, les grandes à l’école primaire, celle des filles, il faut franchir la grande route qui sépare la cité en deux. Enfants, nous franchissions rarement la limite de la grande route sauf pour aller à l'école des filles ; c'est aujourd'hui la seule école primaire qui reste dans le quartier ; l'école de garçons étant devenu un lieu que se partagent différentes associations et un espace communal. Elle porte aujourd'hui le nom de Jean-Pierre Brésillon qui fut mon professeur, trop tôt disparu, de français et d'histoire-géo au collège Nicolas Copernic. Il suffisait aussi de la traverser pour faire des courses et se rendre chez le médecin, au dispensaire.
Le dispensaire, c’est la matérialisation de l’institution minière au sein de la cité. C’est l'ancienne « Goutte de lait », un grand bâtiment construit dans les années 1920 pour y installer les sœurs pour la plupart venues de Pologne et où les fermiers des alentours apportent le lait, stérilisé puis distribué aux nourrissons.
Dans les années 1970 qui me virent grandir, le médecin en partageait les espaces avec les sœurs et le dispensaire. Nous y allions pour les petits bobos voir le Valomi, c'est ainsi que nous appelons l'infirmier, et la sœur Warsova.
Ces deux-là sont deux figures inséparables. Elle, il semble qu’elle sillonne depuis toujours les rues de la cité sur son vélo, revêtue de son aube et de son voile bleus de fille de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, un gilet, un imper ou un manteau bleu marine passé par-dessus selon des saisons. Elle se rend au chevet des mineurs, elle fait les pansements, les piqûres ; pour les silicosés qui ne peuvent plus se déplacer, elle s’occupe des aérosols et de l’oxygène. Tous les deux, par leurs origines qui point derrière leurs noms, sont reliés aux immigrations du début du siècle dans cette région industrielle et industrieuse. Lui, quand il se déplace dans la cité, il le fait dans une petite voiture, je crois, je veux croire que c’est une Fiat. Il ne le fait qu’en l’absence de la sœur Warsova, du moins c’est ce dont je me souviens ; le plus souvent, il reste au dispensaire pour recevoir les mineurs et leurs familles pour les soins. Remplacés, ils le furent, des infirmières se succédèrent après eux au dispensaire, les remplacèrent-elles vraiment ? Aujourd’hui plus d’infirmerie au sein du dispensaire, un médecin y vient quelques demi-journées par semaine ; alors ils étaient deux, peut-être trois, la mémoire me joue quelquefois des tours... (Des vies hors-champ)

Aujourd'hui, un quartier en train de mourir, des fenêtres closes, des volets fermés. Des maisons vides, deux ont été démolies pour des raisons de sécurité. Des personnes âgées font quelques pas dans le jardin, s’aventurent parfois dans la rue. Envolés les rires et les cris d’enfants qui jouent à la marelle ou au tennis sur la chaussée, les automobilistes ralentissent, ils esquivent en gagnant le trottoir, les conducteurs reprennent tranquillement leur route. Aujourd’hui, les réverbères s’éteignent une grande partie de la nuit par souci de lutte contre réchauffement climatique ou d’économie ; on ne pourrait plus apercevoir les colombes en cage et sur la joue droite de la fillette une fine larme comme gravée en ma mémoire.
« [I]l y a plus que je crois, moi. » « Toujours, après, on voit des choses. » Toujours, à cette heure entre loup et chien, une longue voiture s’éloigne… Ne pas laisser filer l’enfance… Une amitié enfantine, aussi courte que forte, libre de passé et d’avenir. Elle sera l’archétype de toutes les amitiés avortées, effilochées… de toutes les séparations alors qu’on est resté inconnu pour l’autre. Jusqu’à la fin, elle sera l’Enfant. Elle sera le Destin. « C’est curieux, jamais l’idée de [Destin] ne s’est posée  autour de l’enfant.»
La trace du cirque est-elle encore là dans la mémoire des anciens de la rue ? Les colombes se sont-elles transformées en lapins sous le foulard du magicien ? Vers quelle route rouge le cirque est-il parti, sur quel terrain en périphérie a-t-il le droit de s’installer ? Aujourd’hui, le soir, les bancs publics sont vides. Derrière les volets fermés, les personnes âgées regardent solitaires dans leur salon le Cirque du Soleil à la télévision.
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Ce texte a été écrit dans le cadre du cycle d'ateliers d'écriture de l'hiver 2019 : « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle | proposition 4, Duras quatuor à dire » proposé par François Bon, sur le Tiers-Livre.