samedi 15 juin 2019

Just listen…


Comme un abîme,
Comme un vertige,
Comme une dérive,
Comme un élan...

Listen to the earth,
Listen to the see,
Listen to the wind,
Listen to the fire.

Ô mes désirs qui êtes
Moins tempétueux,
Moins impétueux,
Moins orgueilleux...

Éclipse des sens,
Bouche à bouche,
Peau à peau,
Chair à chair.
 
Bernard Dufour - Deux femmes III - 2015 - Huile sur toile

Ellipse du sens,
Latence de la sensualité,
Effleurement de la volupté,
Affleurement de la jouissance.

...Levez-vous une fois encore !
Ardence des corps,
Brûlure de la caresse,
Désordres du désir,

Obscur éclat de l'étreinte.
Just listen to your body,
Just listen to your heart,
Just listen to your soul.
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Ce texte a été publié pour la première fois sur « Métronomiques », le blog de Dominique Hasselmann dans le cadre de La Ronde de mai 2019.



mercredi 12 juin 2019

Consolation et hasard objectif

Au programme du Marché de la Poésie, ce samedi 10 juin, à 11h30, un atelier public d’écriture éphémère avec les Turbulents.
Je me rends à cet atelier sans trop savoir en quoi il consistera. Il est animé par Joël Kerouanton ; autour des tables, les écrivains turbulents, leurs accompagnateurs et quelques invitées qui se joignent à eux. Je suis de celles et ceux qui croient au hasard objectif comme d’autres croient en leur bonne étoile, la proposition de Joël est d’écrire à partir Des étoiles et des chiens : 76 inconsolés, ce sont soixante-seize exercices d’admiration de Thomas Vinau, dont j’ai lu plusieurs ouvrages et dont je visite régulièrement le blog.

Ma moisson au Marché de la Poésie... fidélité

Quand les textes nous sont distribués, je me sens presque en terrain connu et c’est avec plaisir que je découvre le mien. Victor Hugo, ça ne peut pas mieux tomber, pas plus mal non plus, c’est peut-être lui que j’aurais pu choisir pour l’exercice d’admiration, qui sait ?
Le livre tourne autour de la table, je regarde le sommaire, s’y croisent pour moi des inconnus, j’en découvre certains lorsque les participants à l’atelier lisent le texte dont il leur a été fait cadeau, et des inconsolés qui ont été pour moi aussi des rencontres consolantes : Louis Amstrong, Henri Callet, Charlotte Delbo, Emily Dickinson, Eugène Guillevic, Jacques Higelin, Frida Kahlo, Carson McCulers, Colette Magny, Lucy Parsons, Jules Vallès,...
Nous sommes ensuite invités à écrire des portraits de personnes ou personnages qui nous console et nous accompagne sur le chemin de la vie. Pour moi, ce sera Élisée Reclus et Gaston Bachelard...
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Deux étoiles, pour moi inséparables, d’une galaxie poétique et politique, des phares à l’horizon et des balises sur le chemin de la réflexion et de l’action. En moi, ils se font écho, se sont-ils jamais rencontrés, l’un connaissait-il l’œuvre de l’autre ? Les dates ne plaident pas en ma faveur mais peu importe, côte à côte, ils nourrissent et entretiennent mes engagements. Les titres de leurs livres, au tout début, n’ont peut-être pas été étrangers aux rapprochements que j’ai pu faire consciemment ou inconsciemment.
Tous deux mêlent, dans leur vie et leurs écrits, méditation poétique et morale, poésie et philosophie, rêve et savoir, contemplation de la nature et liberté, introspection et ouverture aux autres et sur le monde. Dans les tumultes de l’existence, ils chassent la mélancolie, éloignent de moi le vide de la pensée et m’apportent la force dans les combats quotidiens.
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Élisée Reclus (1830-1905)
« Une harmonie secrète s’établit entre la terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. » (Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Revue des deux mondes, n° 63, 1866)
Géographe, anarchiste, communard, je ne sais dans quel ordre, il est l’auteur d’une somme en dix-neuf tomes, La Nouvelle géographie universelle ; pour moi, il est celui de deux petits livres, quand je dis petits c’est une question de volume pas d’importance, ces deux livres me sont essentiels et nécessaires : Histoire d’une montagne et Histoire d’un ruisseau. Ils m’accompagnent et me consolent en ces temps où notre Mère la Terre et la Nature connaissent de grands périls, les femmes et les hommes qui l’habitent traversent de grandes interrogations sur leur devenir. Science et réflexion sur la condition humaine s’unissent dans un lyrisme sensible. Mon inclination va plus particulièrement vers le second, peut-être parce qu’il me rappelle Perlette goutte d'eau, lu enfant dans la très belle collection des Albums du Père Castor.
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Gaston Bachelard (1884-1962)
« Les grandes passions se préparent en de grandes rêveries. » (La Poétique de la rêverie, 1960)
Lui, je l’ai rencontré beaucoup plus tôt, au lycée, comme le facteur Cheval, il avait été postier, j’imaginais que leurs voix à tous les deux avaient quelque chose de rocailleux, qu’elles étaient comme l’expression des forces de la nature, de l’art et de la poésie qui les habitaient. Avec lui, j’ai su très rapidement qu’être philosophe, ça ne relevait pas de la connaissance, des cours de philosophie mais de ce que tu ressentais et de ce que tu accomplissais dans ta vie de tous les jours, de l’adéquation entre ce que tu penses et ce que tu fais. Il a éclairé mon quotidien par la magie du verbe et de la poésie, entre perception et imagination, entre présence et distance au monde, sur fond de rêves animés par les quatre éléments et d’une « poétique de l’espace », celui de la maison, reflet de la structuration de notre psychisme et de notre vie. Au-delà du dedans, dans les mythologies et la littérature qu’il évoque et invoque, le dehors, le microcosme et le macrocosme m’englobant « poussière d’étoile » dans le Grand Tout de la Nature et du Cosmos.
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J’ai commencé à écrire ce texte pendant l’atelier, écrivains turbulents et invitées ont partagé puis lu les textes sur la scène… l’écriture de chacun est singulière et les inconsolés consolateurs pluriels. Je l’ai poursuivi dans les jours qui ont suivi et le voici donc aujourd’hui sur mon blog, je le dédie aux écrivains turbulents.

Plus tard dans l’après-midi, le hasard objectif frappe de nouveau. Je me promène dans les allées, feuilletant là un livre, dialoguant ailleurs avec les éditeurs et les auteurs, et dépensant des sous. Je regarde les livres de Corinne Hoex, auteure dont je lis depuis longtemps les romans et la poésie, sur le stand de la librairie Wallonie-Bruxelles, je n’en trouve que deux, je suis déçue... Un jeune homme installe deux tables pour des dédicaces, une grande et belle femme à la longue chevelure de neige s’assied près de livres déposés en piles, c’est elle… surprise et gratitude pour le bel échange.
Beaucoup d’autres rencontres sur les stands ou dans les allées. Mercredi soir, Giovanni Merloni et Claudia Patuzzi avec qui j’ai j’avais rendez-vous après le travail, nous ne nous étions pas vus depuis si longtemps. Installés autour de deux verres de vin et d’un chocolat, un moment agréable de retrouvailles entre amis. Ensuite, sous un déluge qui nous a contraint à reprendre le chemin vers le métro, nous traversons rapidement le Marché et croisons Lucien Suel venu du Nord pour une table ronde et une dédicace. Celles aussi qui furent manquées, faute de temps, d’oser ou de (re)connaître des personnes que je lis ou suis sur les réseaux sociaux.
Et puis, une belle moisson de recueils, entre fidélités et découvertes, et des heures de lecture et de plaisir à venir.

Ma moisson au Marché de la Poésie... découvertes





mercredi 5 juin 2019

J'attends quelqu'un...

« Un jour ta vie, sera passée.
Personne ne viendra jamais, jamais, jamais.
T'auras attendu, ma belle,
Pour des reines-claude et des mirabelles. »
(Alain Souchon, J’attends quelqu’un)


J'attends quelqu'un...

Intérieur - Jour
Dix-huit heures trente, la rue est calme, elle s’est vidée comme d’un seul coup à la fermeture du magasin d’en face. La femme est assise à une table près de la fenêtre pour la lumière et pour profiter des derniers rayons du soleil. L’homme est installé à une autre table, il me tourne le dos à moi, l’Autre qui les observe, et regarde dans sa direction à elle. L’odeur du tabac de sa cigarette se mêle à celle de leurs cafés. Elle a quitté son bureau, elle passe ici tous les vendredis soir, lui a quitté le sien plus tôt que d’habitude, il s’y arrête presque tous les jours. Elle est assise dans la lumière du soleil, lui dans l'ombre. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas.
Oublier mes soucis, ne pas penser à lundi. Une fois de plus m’arrêter là avant de rentrer chez moi. Retarder le moment d’être seule. Espérer une rencontre.
Une frange, un carré, une coiffure sage qui met son visage, offert au soleil, en valeur. Ses cheveux roux, ses yeux baissés, le rouge sur ses lèvres si foncé presque noir. La robe bleue, légère. Sa gorge qu’elle montre sans l’exhiber, ses épaules nues, ses seins ronds sur lesquels la lumière s’accroche, le petit sillon qui les sépare. Dans sa main, entre ses doigts elle froisse un papier. Regarder ses jambes à la dérobée… soulever sa robe, découvrir ses genoux, ses cuisses.
Ces deux-là sont des étrangers l’un pour l’autre. Elle est assise dans la lumière du soleil, lui dans l'ombre. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas. Leurs regards ne se rencontrent pas. Pourtant, il suffirait d’un rien, de pas grand-chose. J’en vois tellement des comme eux chaque jour. Je les ai toujours vu seuls, chacun de leur côté, dans leur propre monde. Qu’ils sortent de leur bulle. Le silence, ça devient insupportable.
La lumière du soleil est froide en ce soir de printemps. J’aurais dû prendre un cardigan, je pourrais couvrir mes épaules nues. Le soleil n’entre pas, en tout cas sa chaleur ne m’a pas réchauffé les épaules. Mes nouvelles chaussures me font mal aux pieds.
De l’air entre par la porte. Elle a un frisson, ne pas me lever, je pourrais ôter ma veste pour la mettre sur ses épaules.
Tous les deux paraissent sur la réserve. Elle a frissonné, il a esquissé un geste, va-t-il… Il y a des regards qui ne comptent pas. Allez vas-y, va jusqu’au bout de ce que tu désires, demande-lui. Il entrouvre la bouche, comme s’il allait parler… mais non. Qu’il lui dise ce qu’il a sur le cœur ou ailleurs, et qu’elle lui réponde.
Rester sur mes gardes, ne pas lever les yeux, ne pas risquer de croiser les siens, il pourrait croire à une invitation.
Si je ne feignais pas de regarder dehors, je ne pourrais détacher les yeux de l’échancrure de sa robe… m’asseoir en face d’elle, plonger mon regard dans le sillon obscur de ses seins.
Elle regarde mais ne semble pas le voir. Elle est perdue dans ses pensées. Il regarde dehors évitant de poser son regard sur elle. Ici, là, est en jeu la scène la plus ancienne du monde, ils le savent bien, peut-être pas. L’ombre entre les tables, cette ombre qui les sépare n’est pas une frontière. Qu’il ose, qu’il lui adresse la parole. Qu’elle ose, qu’elle lui réponde.
Si j’avais un magazine dans mon sac, je le sortirais et le lirais distraitement pour prolonger cet instant. Ce café, je n’aurais pas dû, ça va m’empêcher de dormir. Si pour une fois je laissais tomber les défenses, si pour une fois je faisais fi des hésitations, si tout simplement je repartais avec cet homme qui ne demande que ça, on pourrait passer un bon moment.
Il a presque fini sa cigarette. Elle arrête de chiffonner le papier entre ses doigts. Qu’il lui propose de reprendre un café, sinon elle va partir et ni l’un ni l’autre n’aura essayé, tenté de rompre le silence, la solitude. Elle lève les yeux vers moi, me fait signe pour régler l’addition, qu’il se décide maintenant. Non, finalement, elle recommande un café. Je ne lui demande rien pourtant elle me dit « J’attends quelqu’un ». Elle semble avoir été oubliée. Quand je retourne vers le bar, il m’apostrophe « Vous m’en remettrez un à moi aussi. » Tout n’est peut-être pas perdu. Peut-être que s’il se levait, s’asseyait en face d’elle au lieu de rester sur sa chaise de l’autre côté, elle se dirait que c’est lui qu’elle attend.
Au lieu de recommander un café, j’aurais dû prendre un petit verre de vermouth, ça m’aurait donné du courage pour oser lever les yeux, croiser son regard. Qu’il parle, non, surtout pas, il faudrait que je lui réponde.
Son regard s’est embué, à quoi pense-t-elle ? Si je lui parlais, elle oublierait peut-être ce qui l’assombrit. Elle a l’air si seule, je suis si seul. Si j’osais… parler du temps, de la fraîcheur de l’air malgré le soleil printanier, c’est bateau mais ce serait un moyen convenable d’entamer la conversation. Rien d’engageant, juste pour une soirée, juste pour une nuit, elle ne dirait peut-être pas non. Et puis après on verrait bien.
Ce n’est pas qu’il me plaise vraiment, ce n’est pas mon genre de mec. Juste pour un soir, pour se sentir moins seule. Cela serait sans conséquence, sans conséquence sur quoi d’ailleurs.
Après que je lui ai apporté son second café, il se tourne vers elle et dit : « Je peux m’asseoir avec vous ? » Elle : « Oui, volontiers. » Ils parleront, je n’entendrai pas, je n’écouterai pas, jusqu’à ce que j’annonce la fermeture. « C’est l’heure, on va fermer ». Ils se lèveront. Il lui ouvrira la porte. Ils sortiront. Il ôtera sa veste pour la lui poser sur les épaules. Ils partiront ensemble. Ensuite, je ne verrai pas, je ne saurai pas.
Extérieur – Nuit

Edward Hopper - Sunlight in a cafeteria - 1958
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Merci à Frédérique Anne (Oser Écrire) pour son regard bienveillant et constructif.