samedi 3 janvier 2026

Page 66 - « Pour une fois que j’avais un visiteur convenable. »

- Pour une fois que j’avais un visiteur convenable. Regarde-moi quand je te parle.

Tony ose à peine lever les yeux vers sa sœur, Marilyne ?

- Pour une fois que j’avais un visiteur convenable, il a fallu que tu viennes tout gâcher en débarquant à même pas midi déjà à moitié soûl. Comment veux-tu que j’arrive à m’établir dans la vie, à trouver un travail correct et un mari honorable pour fonder une famille digne de ce nom.

- Tu veux dire que tout est de ma faute, mais je suis ton frère ! Ta seule vraie famille depuis que papa et maman sont morts.

- Arrête, s’il te plaît. Arrête de gémir sur toi-même. Arrête de tout ramener à toi. Je n’ai pas besoin de toi, je veux construire ma propre vie sans avoir à te traîner comme un boulet. Tu devrais faire pareil au lieu de noyer ta raison à force de boire.

- Pourquoi es-tu si désagréable avec moi. Tu sais très bien que je ne sais rien faire, que je n’ai appris aucun métier.

- Ah, oui ! Tu as toujours été un bon à rien. Tant que maman a été là pour veiller sur toi et papa pour te filer du fric quand tu étais à sec, ça marchait sur des roulettes pour toi. Tu crois que j’étais dupe ? Détrompe toi !

- Oh ! Eh ! Tu as toujours été jalouse de moi et…

- Comment peux-tu dire ça ! Je dois vivre ma vie et la conduire comme je l’entends et tant que tu débarques à l’improviste comme tu viens encore de la faire, je n’y arriverai pas. Tu as vu dans quel état tu es. Je ne parle pas que de l’alcool, tu as vu ta tête et l’état de tes vêtements. Depuis combien de temps n’as-tu pas pris une douche ? Quand as-tu fais une lessive pour la dernière fois.

- Arrête de m’accabler ainsi. Je ne pourrai jamais m’en sortir tout seul. J’ai besoin de toi, moi.

Elle l’a invité à s’asseoir avec elle sur le canapé pour parler calmement et sereinement.

- Combien de fois as-tu tenu ce discours depuis cinq ans que nos parents sont morts ? Combien de fois m’as-tu promis que tu arrêterais de boire ? Je t’ai aidé à prendre un petit appartement quand tu as trouvé un job, tu t’es remis à dépenser le peu d’argent que tu gagnais pour t’enivrer et tout est tombé à l’eau.

- Marilyne, je te jure, cette fois-ci, j’arrête pour de bon ; j’ai rejoins un groupe d’aide pour me soigner, je suis également une thérapie qui devrait me permettre de sortir de l’impasse dans laquelle je me suis empêtré, j’ai aussi trouvé une structure qui va m’accompagner dans ma démarche et m’aider à m’insérer. J’ai besoin de ton concours et de ton soutien pour réussir.

Elle l’a regardé d’un air triste et désolé.

- Tony, je crois que tu es bien entouré en ce moment, ce serait mieux que nous arrêtions de nous voir jusqu’à ce que tu ailles ailles mieux… et que de mon côté, j’aie pu me stabiliser dans ma vie professionnelle et personnelle. Après, nous verrons…

Il s’est alors levé, il l’a embrassée et il est parti sans rien ajouté. Depuis, il n’est plus revenu et elle n’a pas eu de nouvelles. Elle doit bien s’avouer que ses visites lui manquent même si en ce temps-là, elle le considérait vraiment comme un boulet, même si aujourd’hui elle n’avait aucun regret concernant les propos qu’elle avait tenus ce jour-là.

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Joseph Kessel – Le Lion – Gallimard (Folioplus)

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© UggBoy♥UggGirl


 

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