Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. Julien s’est levé en titubant et a attrapé Aurélie par le bras l’entraînant dans les escaliers puis dans la chambre dont il a claqué la porte. Nous attendons qu’il redescende mais il n’en est rien. Nous nous regardons, il me semble que personne ne sait quoi faire. Ce que tout le monde sait par contre, c’est que Julien peut être violent quand il est ivre. Si certains espèrent qu’il va simplement s’écrouler sur le lit à côté d’Aurélie, d’autres envisagent le pire. Comme dégrisée d’un seul coup, je suis de ceux-là. Je les dévisage tour à tour, Xavier finit par dire « Allez viens, on y va Anaïs ».
À notre tour, nous montons les escaliers, nous n’entendons aucun bruit. Nous frappons discrètement à la porte de la chambre, pas de réponse, nous insistons. C’est à ce moment là que nous entendons le cri d’Aurélie. Heureusement, dans sa précipitation, Julien n’avait pas tiré le verrou et nous entrons sans mal. Il la maintient fermement sur le lit en pesait sur elle de tout son poids et tente de l’empêcher de crier appuyant sa main sur sa bouche. Elle cherche à le mordre et se débat pour essayer de lui échapper. Nous nous efforçons de lui faire entendre raison afin qu’il arrête mais c’est inutile.
D’un geste, Xavier et moi convenons d’intervenir. Il saisi Julien par les épaules pour le tirer en arrière. J’en profite pour m’approcher d’Aurélie et l’aider à se relever. Je la soutiens jusqu’au couloir puis l’accompagne dans les escaliers. En bas, ils sont tous partis. Sur la table basse du salon, il ne reste que des verres vides ou abandonnés précipitamment. Dans un coin sont entassées la vingtaine de bouteilles que nous avons vidées. Sur la patère de l’entrée, ne sont plus pendus que la doudoune de Xavier et mon manteau. Ça pue le tabac froid et le shit. Alors que je réconforte Aurélie assise dans un fauteuil, nous entendons un début de lutte suivie d’une chute au-dessus de nos têtes. Puis plus rien jusqu’au « Putain merde » de Xavier.
J’interroge Aurélie du regard, elle me dit « Vas-y ». Je remonte dans la chambre. Julien est allongé par terre, il semble sans connaissance et saigne abondamment du crâne. Agenouillé près de lui, Xavier, en état de panique, me dit la voix tremblante « Il s’est jeté sur moi et a essayé de m’étrangler, je l’ai repoussé et il est tombé.Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? » Je lui répond calmement « On va appeler les secours, tu n’as rien à craindre, c’est juste un accident, presque de la légitime défense puisqu’il s’est attaqué à Aurélie d’abord, à toi ensuite » puis je vais chercher une serviette dans la salle de bain pour éponger le sang. « Reste près de lui. » Je rejoins Aurélie en bas, j’appelle les secours et lui raconte ce qui s’est passé dans la chambre. Des larmes commencent à couler sur ses joues, elle me demande un mouchoir que je lui tend, elle se mouche bruyamment mais ne s’arrête pas de pleurer. Quelques minutes plus tard, nous entendons la sirène des pompiers qui tournent au bout de la rue bientôt suivie par celle de la police.
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Guy de Maupassant – Boule de Suif – Gallimard (Folio)
Page 66 - « Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup.»

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