jeudi 31 juillet 2025

Incommunicabilité...

Anne-Marie entre dans la petite galerie commerciale de son quartier. Heureusement, ça ne va pas lui prendre cent sept ans, les supermarchés, elle les déteste, elle n’y va que les trois ou quatre semaines pour les produits de base, le papier toilette, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… Aujourd’hui, elle n’a pas trop le choix, si elle veut avoir de la crème hydratante pour demain matin et une salade à manger ce soir, c’est le supermarché ou rien. Je la vois entrer dans la galerie commerciale, elle se frotte les bras comme pour les réchauffer, la climatisation à fond a dû lui faire l’effet d’un choc thermique avec les quarante degrés qu’il a fait à l’extérieur cet après-midi. Elle va directement au supermarché, elle slalome entre les rayons, elle sait ce qu’elle veut mais elle hésite, c’est normal, déjà qu’ici, ce n’est pas facile de comprendre leur logique mais récemment, ils ont déplacé des rayons. « Hygiène et beauté », elle se calme, ralentit le pas.

« Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes, elle a du mal pour lire les étiquettes et les notices. Elle essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes. Elle s’agace toute seule avec ces histoires d’allergies. Finalement, elle repose tout et prends la même que d’habitude. Avant, elle s’en passait d’une crème le matin, un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait.

Elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait, elle quitte le rayon des crèmes et passe devant moi sans me voir. Je l’ai aperçue souvent alors qu’elle faisait ses courses au magasin bio de la place Jean Jaurès, une ou deux fois elle m’a souri, deux fois, une fois au rayon fromage et une fois à la caisse. Elle à l’air d’une personne qui aime les bonnes bonnes choses et prendre soin d’elle sans excès, qui a du goût et qui goûte la vie.Elle traverse les rayons épicerie sans prêter attention aux promotions et aux têtes de gondole. Je la suis discrètement, j’accélère le pas car je ne voudrais pas la perdre. Oserais-je cette fois ? Elle me plaît bien avec ses petits yeux si foncés, presque noirs, et si espiègles et ses cheveux coupés à la garçonne, que je suis vieux jeu, elle porte simplement les cheveux courts.

Maintenant, la salade pour ce soir, en barquette, pas au rayon frais, on ne sait jamais ce qu’il y a dedans. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés qu’elle cuisine avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… elle les cuit pour les réchauffer ou les prépare en salade. Depuis qu’elle va dans les magasins bio et chez les artisans -on dit comme ça pour le boucher, le boulanger...- et le primeur du coin de la rue -pour lui on dit toujours primeur- c’est comme pour la crème hydratante, elle ne peux plus s’en passer. Elle en a les moyens, elle considère qu’elle a un bon salaire et qu’elle peut se le permettre. Elle oscille entre le syndrome de l’imposteur lié à un sentiment de mépris de classe qu’elle a parfois ressenti et la culpabilité de s’être éloignée des siens qu’elle voudrait voir reconnus à leur valeur juste. Anne-Marie ouvre la porte du frigo des salades en barquette, elle en prend une et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.

Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Elle ne l’a pas vu arriver celui-là. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Il la regarde du coin de l’œil, elle en fait autant. Elle le trouve pas mal. Elle ne va quand même pas aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux et un beau p’tit cul. Elle se saisit de la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veux pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule. Elle part directement vers une caisse traditionnelle, moi je préfère les caisses automatiques, ça va plus vite. « Bonjour Madame » dit Anne-Marie à la caissière. elle pose le tube de crème hydratante et la salade en barquette sur le tapis roulant. Elle est contente, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un dernier coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.

                                                                                    Quel drame,

                                                                                    ... L'incommunicabilité!

                                                                                                    (Henri Tachan, Le garçon qui te sers)


Au supermarché (photo prise en 2008)

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Jour 18 : Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.

mercredi 30 juillet 2025

Au supermarché...

Venir au supermarché, c’est pas ma came. Une fois toutes les trois ou quatre semaines, ça m’suffit. Quelle idée aussi d’être venue alors qu’il fait quarante degrés dehors, j’aurais dû prévoir un p’tit gilet, j’ai froid, j’ai la chair de poule quand j’ouvre un frigo. Un soir où j’avais allumé la télé, c’est pas ma came non plus, pour trouver le sommeil, y’avait une pub pour une chaîne de supermarché, j’me rappelle plus laquelle, les publicités je ne les regarde que d’un œil distrait ou j’en profite pour aller chercher à boire dans le frigo, paraît que boire, ça aide à s’endormir, à se réveiller dans la nuit pour faire pipi aussi, je ne suis pas non plus le cœur de cible comme on dit, mais je me souviens que ça avait l’air gai et que ça respirait l’allégresse.

Bon voilà, j’ai enfin retrouvé le rayon « Soins du visage », paraît qu’ils changent les produits de place pour qu’on passe devant certains rayons et qu’on achète des choses dont on n’a pas besoin. Je veux juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, crème de jour, crème de nuit, sérum anti-âge… elles sont là. Comme d’habitude, je ne sais pas laquelle choisir, sois je ne prends pas de risque et je prends la même que d’habitude, soit je change et alors il faut que je lise la liste des composants écrite en tout petit. Je suis allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité et au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec mes lunettes, c’est emmerdant, je vais quand même pas acheter une loupe pour lire les étiquettes et les notices quand je viens au supermarché. Je lis, enfin j’essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes, là c’est encore pire à déchiffrer. Finalement, je repose tout et je prends la même que d’habitude.

En plus, ce soir je suis à la bourre, sortie tard du travail et affamée, je vais devoir aussi me prendre une salade en barquette, pas au rayon frais parce que c’est compliqué de savoir quels ingrédients ont été utilisés. Là, c’est pas une question d’allergie, il y a tout ce que je ne digère pas : les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et aussi ce que je n’aime pas, la liste est courte et fermée : le maïs et les cœurs de palmier. Vraiment, je déteste les supermarchés, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va je ne me pose pas trop de questions mais pour ce dont j’enduis mon corps ou partie et ce que je lui fais ingérer… D’ordinaire, j’achète des légumes frais ou des sachets mono-légume dans les magasins d’une enseigne de produits surgelés bien connue et je les cuisine moi-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa…

Je me dirige vers le frigo des salades en passant par les divers rayons épicerie, je reste indifférente aux promotions et aux têtes de gondoles, une règle à laquelle je ne déroge jamais, enfin presque, je ne sors du supermarché qu’avec les produits qui étaient sur ma liste en entrant. J’ouvre la porte du frigo, je prends une première barquette et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent, des fois quand je ne fais pas assez attention, je trie sur le bord de mon assiette les petits morceaux de ce que je ne veux pas manger, oui, oui, je sais, ça ne se fait pas. Je rouvre la porte, remets la barquette, en prends une autre.

Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Il me regarde du coin de l’œil. Est-ce quelqu’un que je connais ? Est-ce un vigile du magasin qui me soupçonnerait d’on ne sait quel forfait ? Est-ce quelqu’un à qui je pourrais plaire ? Est-ce tout simplement quelqu’un qui n’a pas de liste et hésite ? Tant pis ! Je me saisis de la première barquette venue et je me dirige vers une caisse traditionnelle avec une humaine ou un humain qui me dira « Bonjour, Madame ». J’essaie de regarder discrètement ce que fait l’homme que j’ai laissé face à son frigo.

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Elle est sortie tard du travail ; plus rien dans le frigo et ce matin, elle a vidé le tube de crème hydratante. Le supermarché en sortant du métro, c’est pas sa came. Il fait quarante degrés dehors. Elle n’a pas de gilet dans son sac à dos, ses poils se hérissent sur ses bras quand elle entre dans la petite galerie commerciale climatisée à fond. Direct, le bar à ongles elle n’y met jamais les pieds, ni les mains d’ailleurs, une pseudo boulangerie, elle préfère la vraie qui est près de chez elle, un cordonnier, heureusement on n’a pas besoin de faire refaire des talons ou des clés tous les jours, donc direction le supermarché.

D’abord la crème hydratante, voilà les rayons « Hygiène et Beauté »… « Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… Soit elle prend la même que d’habitude, soit elle change et alors il faut qu’elle lise la liste des composants. Elle regarde cinq ou six boîtes ou tubes. Pouh ! souffle-t-elle en faisant la moue, c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes c’est compliqué, il lui faudrait une loupe pour lire les notices et les étiquettes tant c’est écrit petit. Elle repose tout et prend la même que les fois précédentes. Maintenant, une salade en barquette.

Elle traverse rapidement les rayons épicerie pour aller au frigo des salades. C’est reparti avec la lecture des étiquettes. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, le supermarché, c’est toutes les trois ou quatre semaines, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va mais pour l’hygiène et la beauté, elle sourit à cette expression qui lui vient à l’esprit, et les plats préparés, c’est une autre paire de manches. D’habitude, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés et les cuisine elle-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction de ses envies et des saisons. Elle sort une barquette du frigo, non, il y a du poivron, bon d’accord, ce n’est que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.

Un homme s’est approché, il est face au frigo juste à côté du sien. Elle ne l’a pas vu arriver tant elle était concentrée sur la lecture de l’étiquette mais là, il a ouvert la porte, le mouvement a attiré son attention. Il n’a rien sorti du frigo, il se tient immobile, elle a l’impression qu’il la regarde du coin de l’œil. Qu’est-ce qu’il lui veut celui-là ? Elle prend la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veux pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule alors elle s’en fout.

Elle se dirige vers une caisse traditionnelle. « Bonjour, Madame » lui dit la caissière, elle lui répond par un sourire en posant la crème hydratante et la barquette de salade sur le tapis roulant. Elle est satisfaite, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles, elle n’a pas déroger à la règle, elle va sortir du supermarché avec seulement les deux produits qu’elle avait prévu d’acheter. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un coup d’œil vers le frigo des salades, dans l’allée juste en face de la caisse. L’homme n’est plus là.

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Ce matin, tu as terminé le tube de crème hydratante, avant tu t’en passais, tu disais qu’un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait mais maintenant que tu en as pris l’habitude, tu ne peux plus t’en passer. De toute façon, vu que t’es sortie tard du boulot, il faut que tu passes au supermarché pour prendre une barquette de salade.

Les supermarchés, tu n’aimes pas ça. Depuis que tu vas dans les magasins bio et chez les artisans -on dit comme ça maintenant pour le boucher, le boulanger...- et le primeur du coin de la rue -pour lui on dit toujours primeur tiens- c’est comme pour la crème hydratante, tu peux plus t’en passer. Ça se voit que tu en as les moyens, c’est vrai que tu n’es pas à plaindre, tu as un bon salaire alors tu peux te permettre ça.

Ça y est, voilà la galerie commerciale, tu aurais dû prendre un gilet en partant ce matin, avec quarante degrés dehors et la clim’ à fond quand tu vas entrer, tu vas avoir froid.

Objectif numéro un, crème hydratante, tu traces vers les rayons « Hygiène et beauté », « Soin de la peau »… les crèmes hydratantes, ah oui, elles sont là… lire les étiquettes, il ne te faut pas d’huile d’argan, de beurre de karité, de baume du Pérou à cause de tes allergies… c’est écrit trop petit, alors tu prends la même que les fois précédentes, tu n’as pas de temps à perdre. Ça c’est fait, maintenant objectif numéro deux, la salade en barquette. Tu vas encore faire ta difficile. Non, tu ne fais pas la difficile, juste tu n’aimes pas le maïs et les cœurs de palmier et tu ne digères pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis…

Là, tu vas resservir le couplet habituel, tu détestes les supermarchés, d’ordinaire, tu achètes des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés que tu cuisines avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction des saisons, blablabla…

Tu ne l’as pas vu arriver celui-là. Évidemment, tu t’étais polarisée sur l’étiquette de ta salade. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Tiens il te regarde du coin de l’œil, tu en fais autant. Il a l’air pas mal, tu trouves pas. Mais ça va pas non. Tu te vois aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux (tiens tu as remarqué la couleur de ses yeux, sourire) et un beau p’tit cul. Si, si, reconnais-le qu’il a un beau p’tit cul. Au lieu de sourire intérieurement, tu ferais mieux de lui sourire à lui, d’entamer une conversation sur un rien, sur la canicule, sur les étiquettes qui sont illisibles…

Au lieu de ça, tu prends la première barquette venue, c’est bien ça toi, et tu pars vers une caisse traditionnelle, c’est bien ça toi aussi, tu dis toujours que tu préfères le contact humain à la machine automatique. Tu dis « Bonjour Madame » à la caissière (ça t’aurait coûter quoi de lui dire juste « Bonjour Monsieur » à lui) parce que toi tu es polie, tu as été bien élevée. Tu es contente, tu n’as rien pris en plus de ta crème hydratante et de ta barquette de salade. Tu n’as pas craquer sur les promotions et les têtes de gondole.

Tu tends la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, tu dis que tu vas payer en carte bleue, sans contact, re bip, tu ne prends pas le ticket, c’est ton côté écolo, il ne se limite pas à ça, heureusement. « Merci Madame. Au revoir . » Tu jettes un coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.


 
Au supermarché (photo prise en 2008)

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Lundi matin, alors que j’attends le mail du lundi, j’écris sur le fil Whatsapp des participant·es au défi « [Je est une autre]. Madeleine ou Agnès », « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». » Hasard objectif, j’aime particulièrement cette notion surréaliste ou est-ce simplement parce que la question de la voix, on se la pose toujours à un moment lorsqu'on écrit…

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Jours 15 à 17 : Le supermarché n’est pas l’objet fondamental de ces consignes, c’est un décor (le décor est important cependant) mais bien l’exploration des voix narratives.

Jour 15 : Imaginez une scène ordinaire dans un supermarché (si vous détestez cet endroit, c’est encore mieux. Si vous n’avez jamais franchi le seuil d’un supermarché, vous vivez une vie extra-ordinaire mais vous pourrez donc faire appel à votre imagination). Écrivez la scène au je, du personnage de votre choix.

Jour 16 : Reprenez le texte d’hier et écrivez le à la troisième personne. Attention, le personnage qui parle est le même, vous ne faites pas entrer un autre personnage, c’est un peu comme un Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne. Ce changement de voix oblige à élargir l’angle et surtout à ne pas être que dans la tête du personnage, mais dans les mouvements et le corps.

Prenez le temps de comparer les deux textes afin d’éprouver par vous-même ce que l’une et l’autre des deux voix permettent. Je vous parlerai de cela jeudi dans le vocal mais je vous laisse expérimenter avant.

Jour 17 : Reprenez la scène, toujours la même (on adore rester au supermarché, il y fait frais) et vous écrivez la scène au tu. Maria Pourchet dit que la voix du tu ne doit être utilisée que pour les choses tues. Les tu qu’elle utilise (dans Feu ou dans Toutes les femmes sauf une) sont des tu adressés à soi-même. On ne désigne pas un autre par le tu (attention à l’invective dans ces cas-là) mais soi. Tentez cette nage, et voyez ce que vous ressentez.

dimanche 27 juillet 2025

Madeleine et Agnès

La boîte à secrets

Enfant, Madeleine avait une boîte à secrets, elle les voyait plutôt comme des trésors, les secrets d’alors étaient légers comme l’air, petits comme les bobos quand elle s’écorchait les genoux en tombant. Elle l’entrebâillait parfois pour les montrer à ses sœurs et à ses copines. Pêle-mêle, elles entrapercevaient un caillou beige poli par l’eau de la rivière, une pâquerette qu’elle avait fait sécher entre deux pages d’un livre, une plume de pie, un ruban rouge, une feuille de tilleul toute rabougrie… À l’âge adulte, elle a repris cette habitude d’enfermer des trésors dans une boîte, celle de l’appareil photo. Elle a photographié des ombres et des reflets qui étaient là comme les fantômes de ses morts et de leurs secrets emportés, des siens aussi.

Vers onze ans, Madeleine a commencé à noter tout ce qui concernait son jardin secret dans un journal intime. Ce n’était pas un carnet avec un de ces jolis petits cadenas dorés, c’était un cahier d’écolière à grands carreaux. Elle y déposait ses secrets d’adolescentes, elle voulait les garder pour elle mais pour certains, ils commençaient à lui serrer le cœur et à peser sur sa vie. Quelques années plus tard, pas beaucoup, elle a s’est mise à fumer et à souffrir d’insomnie. Ce n’est qu’à l’âge adulte, autour de ses trente ans, qu’elle s’est décidée à consulter comme on dit pudiquement.

Au fur et à mesure que Madeleine avançait dans l’âge, elle était dépositaire de secrets de plus en plus durs et lourds à porter. Elle avait du mal à se confier, à confier les secrets qui la dévoraient de l’intérieur. Très tôt, aux alentours de l’âge de raison, elle n’avait trouvé qu’une solution pour ne pas se laisser couler, le mensonge. À ses propres secrets, se greffaient ceux qu’elle soupçonnait chez ses très proches, ces secrets dont ils n’arrivaient pas à se libérer. Les chagrins et les blessures qu’elles devinaient, dont on ne se délestait pas en famille. Elle n’a jamais osé poser les questions frontalement même quand elle en aurait eu la possibilité.

Quand sa sœur, Nathalie, a été « suivie », seulement suivie, elle ne le sait toujours pas. Elle a refusé d’aller chez un médecin pour se faire examiner et en parler. Elle aurait pu essayer à ce moment-là, évoquer les attouchements, les viols répétés. Si ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait vécu, est-ce que ça n’ajouterait pas à sa souffrance ? Ni ce jour-là ni plus tard. Madeleine a longtemps porté la culpabilité de n’avoir pas su dire, partager se persuadant que les multiples tentatives de suicide et hospitalisations de sa sœur en psychiatrie ont pour origine une violence de même nature que celle qu’elle a supportée. Elle est en colère contre les autres, contre elle-même.

Déjà, toujours, l’idée de ne pas blesser ; quand elle sait combien les silences accumulés se font bruyants et pesants, elle ne veut pas ajouter sa peine à celle des autres. Longtemps après, Madeleine apprendra que le faire lui aurait permis d’avoir une meilleure vie et que parler peut aussi aider les autres. Sachant le temps nécessaire pour soigner les blessures et pour que les cicatrices s’estompent, elle est patiente, ce n’est pas toujours facile, avec les autres, elle ne rouvre pas les plaies, elle se répète, elle répète, qu’elle n’est pas compétente. Et puis, à quoi ça servirait, elle le dira souvent à Nathalie, elle n’est pas psy. Elle peut juste la soutenir matériellement et par sa présence quand elle va très mal.

Madeleine l’a fait, elle est allée pendant des années s’asseoir, s’allonger, parler ou se taire chez le psy, ça l’a aidée, ça l’aide encore aujourd’hui. Quand elle a fini par mettre les vrais mots dessus, c’était trop tard pour porter plainte, il y avait prescription. Quelques mois après les insomnies ont petit à petit disparu et elle a cessé définitivement de fumer et de prendre des antidépresseurs. Les mots écrits ne peuvent remplacer les mots dits tout haut, les mots murmurés ne peuvent remplacer les mots hurlés, ils aident sur le chemin et c’est déjà beaucoup.

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Laisser papa rejoindre maman...

À l’invitation de la cadre de santé, Agnès entre dans le petit cabinet médical de l’EHPAD. C’est le même qu’il y a juste quatre ans et quelques jours. Un bureau. Deux chaises d’un côté, une pour le médecin, elle, ce n’est pas la même ; l’autre, un peu en retrait, pour l’infirmière, elle, c’est la même. Deux de l’autre côté pour la famille du patient. Elle sait pourquoi elle est là, elle est seule, enfin pas vraiment, elle est la personne de confiance, elle représente ses sœurs et son frère avec qui elle en a longuement parlé la veille.

Pour sa mère déjà, elle n’avait pas eu de doute. Quelques semaines avant, pour la fête des mères, elle était allongée sur un lit, ne prononçait que des phrases incohérentes et murmurait des bribes de prières… Il faisait chaud. Elle refusait de boire l’eau gélifiée qu’on lui proposait, sa bouche était sèche. Agnès dénoyaute quelques cerises qu’elle a apportées. On lui dit que c’est de sa responsabilité, on craint une fausse route. Elles sont fraîches. Elle les a toujours aimées ainsi. Noires, pulpeuses et juteuses. L’espace d’un instant, un sourire. Dans le petit bureau, elle s’était souvenu que sa mère disait des personnes qui arrivait à la fin de leur vie, « ça c’est pas une existence ». C’était sa façon à elle de dire qu’elle refusait l’obstination déraisonnable si un jour elle se retrouvait dans la même situation. Alors oui, ils sont d’accord pour qu’on arrête les traitements, de la nourrir de crèmes desserts hyper-protéinés, de viandes et légumes hachés ou mixés, de lui faire boire de l’eau gélifiée. Elle va donc pouvoir bénéficier de la sédation profonde et continue, c’est tout ce que la loi autorise. Pour Agnès, ce n’est pas ça permettre à quelqu’un de mourir dans la dignité. Elle en a parlé avec son frère et ses sœurs qui en conviennent mais ils n’ont pas d’autre moyen que celui-là.

Un après-midi, quelques heures avant qu’elle meure, le père a demandé : « Est-ce qu’elle va mourir étouffée ». Lui, c’est un ancien mineur, il étouffe à cause de la silicose. Agnès voudrait bien lui répondre que non mais elle lui doit la vérité alors elle murmure « Je ne sais pas ». Le moment venu, ils sont tous là, près du lit, une dernière longue expiration, elle n’a pas étouffé, le père l’a entendu et vu. Ils ont continué à s’organiser pour venir lui rendre visite chacun un week-end par mois, ils habitent loin, ils travaillent loin. Les derniers mois, un monsieur, un ancien mineur aussi, qui vient voir son épouse dont il ne peut plus prendre soin à la maison, passe le saluer, et jusqu’au dernier jour, jamais il n'utilisera son nom de famille, tout le temps P'tit Louis. Au fond, pas de nom, un matricule, un numéro de lampe et un sobriquet, celui du père, c'était P'tit Louis. C'est ainsi que l'appelaient, lorsqu'ils se croisaient en ville ou sur le marché, les autres mineurs qui avaient fait équipe avec lui. D’autres avec qui il avait travaillé longtemps au fond, en tandem, lui donnait du « Comment ça va, mon homme ». Elle veut croire que ces courts passages ont été pour lui de petits moments de joie au mitan des jours où ses enfants étaient absents.

Pour le père, les années qui ont suivi la mort de la mère ont été longues, très longues, trop longues. Des hauts et des bas, tant pour le moral que pour la santé. Lorsqu’elle lui a rendu visite le week-end précédent, il a refusé les bonnes choses, celles qu’il aimait qu’elle lui a apportées à manger. Sans qu’elle s’y attende, il lui a dit :

- Je veux aller rejoindre ta maman.

- Papa, tu sais où elle est la maman ?

- Oui au cimetière.

Elle était restée sans voix. Dans un moment de lucidité dans le brouillard de la maladie d’Alzheimer, il avait dit ce qu’il souhaitait maintenant, elle voulait croire qu’il en serait ainsi. Agnès sait que dans quelques minutes, après un entretien très professionnel et profondément humain avec les soignantes, elle répondra oui quand il s’agira de laisser papa rejoindre maman. Elle est la personne de confiance, elle est l’aînée, par deux fois, c’est elle qui aura dû dire qu’ils sont d’accord pour que tout s’arrête.

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 13 : L’exercice que je vous propose aujourd’hui est dérangeant. Vous voilà prévenus. Vous devez commencer à comprendre que pour moi, l’écriture a à voir avec ce que l’on tait, ce que l’on ne peut pas saisir autrement que par elle. Il ne s’agit pas de thérapie, c’est un autre cadre, d’autres enjeux ; l’écriture permet une réappropriation de soi, une manière d’explorer les choses tues.

Olivia Rosenthal est une romancière et dramaturge, qui expérimente des formes, des manières de saisir l’écriture. Elle a écrit notamment Un singe à ma fenêtre, un roman qui porte en soi le rapport à l’écriture (elle obtient une bourse pour aller écrire sur les répercussions des attentats au gaz sarin de 1995 au Japon mais elle se rend compte que l’écriture l’invite ailleurs, sur d’autres trajectoires).

Voici l’extrait que je vous propose de prendre comme support pour la consigne d'aujourd'hui :


Répondez-y avec le plus de franchise possible, ou si vous n’avez pas envie de le faire en vous prenant comme sujet, faites-le pour vos personnages ou pour un personnage fictif, le secret que quelqu’un porte permet d’affiner une psychologie et surtout de fabriquer des failles à un personnage, ce qui est nécessaire pour créer l’empathie du lecteur (même si le personnage est antipathique, oui oui).

Jour 14 : Une fois que vous avez posé une forme d’intention, que vous avez identifié de quoi vous avez envie de parler (et encore une fois, cela peut être uniquement votre envie du jour), demandez-vous comment faire redescendre cette intention dans le concret, quelle scène pourrait vous aider à incarner cette notion, à répondre à votre question. Fonctionnez vraiment par images, et réfléchissez à trois images différentes, trois scènes différentes qui peuvent incarner ce motif.

Aussi, je vous invite à faire pareil, faire ce recensement de scènes (trois est un minimum) et ensuite, écrire quelques mots dessus (ou vous écrivez chaque scène en entier).

samedi 26 juillet 2025

Ce qui paraît décousu...

Je fais souvent ce rêve d’un livre qui réunirait tous ceux que j’ai aimés, toutes les phrases qui m’ont charmée ou révoltée, tous les poèmes qui m’habitent et me hantent. C’est bien le mélange des genres, c’est bien le chant en canon mais là, franchement, tu imagines le gloubi-boulga que ça donnerait. En fait, ce que je vois, ce n’est pas un gros livre, c’est un livre fait de fragments. J’ai écrit que je ne voulais pas écrire de confessions, d’autobiographie ; plus j’y réfléchis, plus j’avance dans ce défi, plus je me rends compte que ce n’est pas « ce que je ne veux pas » mais ce qui me fait sans doute le plus peur dans ce que je ne peux pas écrire. Surtout, je me demande comment le faire tout en prenant en compte ce que je ne veux, surtout, vraiment, pas faire c’est-à-dire « blesser quelqu’un que j’aime ».

Hier, j’ai lu Polaroids du frère de Grégoire Delacourt. Sur la forme, c’est ça, exactement ça mon désir de livre(s). Accrocher des fragments sur un fil conducteur, tisser une étoffe, coudre un patchwork qui transformerait ce qui paraît décousu en une pièce solide et délicatement agencée. J’ai aimé les passages de l’obscur au clair, de l’ombre à la lumière, des larmes au rire… d’un polaroid à l’autre, la diffraction des couleurs et des tons, le kaléidoscope des émotions et des interrogations. Sur le fond, ce livre m’a parfois touchée, bousculée, bouleversée mais il m’a aussi irritée et agacée car entre les lignes, il m’a semblé déceler trop de justifications, trop d’excuses, de reproches faits aux autres, de « si j’ai fait ça, si j’ai fait comme ça, c’est parce que…, à cause de... ». Ça, je ne veux ni l’écrire ni le laisser à lire entres les lignes, je veux un livre sans concession et sans faux-semblant.

De ces fragments que je pourrais entrelacer, j’en ai déjà écrits sur mon blog, ils y ont pris différentes formes : poèmes, aphorismes, textes (auto)biographiques ou fictionnés… Avec du travail sur la cohérence de forme et de thématique, ils pourraient servir de base à plusieurs livres. Des livres qui aborderaient, de manière personnelle, les sujets essentiels, les interrogations profondes et les difficultés à percevoir un chemin de vie. Oh ! j’ai dit précédemment que je ne veux pas continuer à écrire des textes « presque exclusivement tournés vers le passé », « dans lesquels il y a toujours quelque chose de ma vie, de mon parcours », « qui (s’)interrogent (sur) le sens de la vie ». Ces refus font certainement aussi partie de ce qui me fait peur. Alors, il faut que je me fasse confiance pour, en partant de cette matière, aller vers des fragments moins épars, aux tonalités plus variées, moins tristes, moins noires…

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 11 : J’ai pour habitude de dire que l’on écrit le livre que l’on voudrait trouver en librairie ou en bibliothèque et qui n’existe pas. Imaginez le livre que vous rêvez de lire, de trouver en librairie, à quoi il ressemble, de quoi il parle, quelle est sa forme. Si vous deviez raconter ce livre à un ami, que diriez-vous ? Et bien, écrivez-le et de manière très concrète, de quel sujet ça parlerait, qui seraient les personnages, les sujets, la forme du texte, le style d’écriture.

Un texte à la croisée des chemins, un texte qui tout en essayant de répondre à la consigne de ce jour, se glisse dans le sillage des autres consignes du début de semaine. Il me permet d’avancer et je pense que c’était une de mes motivations principales, sinon ma motivation principale, quand je me suis inscrite à ce défi, dans ce défi. J’empiète aussi, un peu, beaucoup sur la consigne de demain. Je pourrais, en effet, reprendre dans le dialogue, la conversation, un certain nombre de points et de questions abordés ici, et défendre ma démarche et mon point de vue face à quelqu’un qui me pousserait dans mes retranchements. 

vendredi 25 juillet 2025

De l'ombre à la lumière...

Tu t’es parlé comme à un être cher...

Chère Marie-Noëlle,

Écrire ou ne pas écrire, telle serait la question. Pourquoi tu veux écrire ? Qu’est-ce que tu veux écrire ? Tu entends souvent des auteurs et des écrivants dire que c’est vital pour eux. Ça ne l’est pas pour toi. Est-ce que c’est grave ? Sans doute pas.

Est-ce que tu veux écrire quotidiennement ? Non, tu ne le peux pas. Tu n’es pas du matin et souvent le soir, tu as dépensé au travail tout ton « temps de cerveau disponible ». Tu ne veux pas qu’écrire soit un devoir à faire le soir après l’école, encore moins une corvée qui s’ajoute aux autres. Tu pourras le faire dans quelques années quand tu n’auras plus à travailler si tu veilles à ne pas le remplacer par d’autres contraintes, je te connais bien tu sais. Tu vas écrire quotidiennement au fil de ce défi, c’est possible donc, oui mais est-ce que c’est ce que tu veux vraiment ? Bien sûr, comme tu l’as écrit à ton amie imaginaire il y a quelques jours, tu vas faire en sorte d’arriver au bout de ce défi mais si pour une raison ou une autre tu sautes un jour, une consigne, tu abandonnes en chemin, ce n’est pas grave non plus, tu vas bientôt avoir soixante ans , tu n’as plus besoin d’être la bonne élève que tu étais dans ton enfance et ta jeunesse.

Alors plutôt que de te mettre la pression, laisse ton âme et ton cœur accueillir ces moments où tu as quelque chose à dire, quelque chose à écrire, du temps et l’esprit de le faire. Tu as si peur de tout ce qui n’est pas prévu, de tout ce qui n’entre pas dans ta routine et déborde de ton quotidien que tu mets des limites partout, que tu t’enfermes dans les habitudes. Est-ce utile d’en créer une nouvelle avec et autour de ce temps d’écriture, tu ne le crois pas toi même, alors laisse tomber ! Reprends plutôt le temps de regarder et d’écouter ce qui se passe autour de toi, de laisser venir l’imprévu et l’inattendu, ça te réconfortera et ça nourrira ton écriture.

Tu dois écrire quand tu en as envie, tu peux écrire ce que tu ressens à la lecture d’un livre et le partager même si tu n’es pas critique littéraire. Tu peux écrire sur une œuvre d’art même si tu n’es pas critique d’art. Tu peux n’écrire qu’à partir de toi, de ton expérience, eh bien, c’est très bien comme ça. Tu puises trop dans le passé et ne te tournes pas assez vers l’avenir, ça tu pourras le faire évoluer au fil de l’écriture, tu en es capable. Tu veux qu’écrire te fasse avancer et t’épanouisse… alors va à ton rythme, écoute la sève qui monte en toi. Tu dois te faire confiance, enfin. Tu dois recommencer à regarder la vie autour de toi. Tu dois continuer à lire ces auteurs dont l’écriture trouve un écho en toi, ces textes qui sont des « miroir[s] qui se promène[nt] sur une grande route. Tantôt il[s] reflètent à [tes] yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. » Ces textes qui disent si bien ce que tu ne pourrais pas dire mieux, qui explosent en toi comme des grenades, qui te consolent mais aussi ceux qui te distraient et te reposent. Et si tu n’écris pas, ce n’est pas grave ; si tu écris seulement pour le plaisir et pour le partage, ce n’est pas grave non plus.

Au début de cette lettre, tu as hésité à mettre « chère » devant ton prénom… eh bien, tu vois, c’était une bonne idée puisque tu t’es parlé comme tu l’aurais fait à un être cher, tu t’es parlé avec beaucoup de sincérité et de bienveillance. Tu n’en as pas l’habitude mais tu verras, à l’avenir tu seras moins sévère et intransigeante avec toi. Tu te lâcheras la bride...

Va où le vent te mène,

N’aie pas peur, je suis là près de toi,

Marie-Noëlle

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Est-ce qu’elle sous-entend encore aujourd’hui...

- Oh, salut, comment tu vas ? T’es en vacances ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Par hasard, je croise Nadine dans la rue et comme d’habitude, elle a l’air pressé, pose des questions sans attendre une réponse mais aujourd’hui, elle s’arrête quand je lui dit :

- Bonjour. Je suis en congé mais pas encore vraiment en vacances. Je suis ici pour rendre visite à ma sœur qui est hospitalisée.

- J’savais pas qu’elle était malade.

- Elle est de nouveau en hôpital psychiatrique… alors avant de partir au bord de la mer, je viens passer quelques heures auprès d’elle. Après, j’retournerai chez moi puis je partirai en Normandie ou en Bretagne. J’ai besoin de me poser d’autant plus que pour cet été, je me suis inscrite à un défi d’écriture, j’écris tous les jours.

- Ah, bon, je ne savais pas que tu écrivais, tu écris quoi exactement ?

J’ai envie de lui répondre « Comment tu saurais, tu n’écoutes que toi... » mais je me retiens, si j’arrive à lui parler de mon projet, il existera un peu plus.

- Tu te rappelles les cahiers que je remplissais de citations, ces cahiers dans lesquels je recopiais mes poèmes préférés, ceux que je lisais dans les Poètes d’aujourd’hui empruntés à la bibliothèque ou au CDI.

- Oui, on a toutes fait ça quand on était au lycée mais on a arrêté, je ne vois pas où ça peux te mener.

- Moi, des cahiers comme ceux-là, j’ai continué à en remplir, moins de poèmes recopiés, plus de citations ; et puis, petit à petit, j’ai commencé à y noter mes propres bouts de textes.

- Ça m’étonne pas, on te trouvait bizarre déjà à l’époque (est-ce qu’elle sous-entend, encore aujourd’hui), tu restais chez toi, tu passais tout ton temps à lire et à écouter des chansons intellos ou engagées plutôt que d’aller en ville pour faire du shopping (je me dis qu’en ce temps-là, on disait lèche-vitrine, pas shopping), dans les booms pour draguer...

- Finalement, je n’ai pas beaucoup changée, tu sais. Après les cahiers, il y a eu un blog dans lequel j’ai partagé des textes avec des anciens amis ou connaissances, parfois sans le savoir, et avec des inconnus dont certains sont devenus mes amis dans la vraie vie.

- Ça m’intéresse, tu m’enverras le lien par SMS.

- Oui, si tu veux (je sais bien que je ne le ferai pas et qu’elle aura oublié très vite notre conversation). Tu sais, j’ai souvent pensé à réunir ce qui était amassé dans ces cahiers dans un livre qui compilerait tous ceux que j’ai aimés, toutes les phrases qui m’ont charmée ou révoltée, tous les poèmes qui m’habitent et me hantent.

- C’est bien le mélange des genres, c’est bien le chant en canon mais là, franchement, tu imagines le gloubi-boulga que ça donnerait.

- Je le sais bien, c’est pourquoi j’y ai renoncé (sourire). Pour l’instant, je ne me vois pas écrire un roman, des nouvelles peut-être, mais surtout, je voudrais faire quelque chose de concret, un livre peut-être plusieurs en partant des textes que j’ai publiés sur le blog.

- Un livre, ça veut que tu voudrais être publiée ?

- Oui, pourquoi pas ? Tu sais, ça s’rait pas un gros livre, juste un petit livre fait de flash-back sur ce qu’a été notre enfance et notre adolescence ici. Un livre sans concession et sans faux-semblant mais surtout où je ne dirais rien qui puisse blesser quelqu’un que j’aime.

- Tu vas te planter, tu es bien placée pour savoir que ce qui marche, c’est le grand déballage, les règlements de compte, les dénonciations...

- Je t’arrête tout de suite, oui, ça je l’sais mais je n’en veux pas. Je voudrais juste un recueil qui passe du clair à l’obscur, de l’ombre à la lumière, du rire aux larmes !

Elle regarde sa montre. Je lis dans ses yeux que je suis restée pour elle l’adolescente rêveuse et bizarre que j’étais il y a plus de quarante ans.

- Bon, faut que j’y aille là. Bonne chance et peut-être à une autre fois sur les rayonnages d’une librairie.

Je sens l’ironie dans cette phrase, dans sa voix…

- Au revoir, à une prochaine fois peut-être.

Je la regarde s’éloigner et reprendre son shopping.

Avant de me rendre à l’hôpital où les visites ne commencent que dans une heure, je m’assied à la terrasse d’un café pour attendre. Je pense au défi estival auquel je me suis inscrite, je pense au groupe Whatsapp des participant·es où règne l’attention et la bienveillance. Je n’enverrai pas le lien par SMS à Nadine.

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 10 : Écrivez une lettre à l’écrivant que vous êtes. Lola Lafon a un document (elle en a beaucoup en plus de son texte) dans lequel elle se parle à elle-même, où elle fait se rencontrer celle qui ne sait pas encore écrire et celle qui veut écrire. Écrire ce qui hante et de quoi ça parle, l’écrire frontalement.  Si ça vous semble bizarre, tout va bien. Si vous trouvez ça ridicule, vous allez être surpris. Cela permet de poser les choses en face de soi, de les extraire, et écrire les fait exister. Écrivez à l’écrivain que vous voulez être, posez lui des questions, dites lui clairement ce que vous voulez, oser avouer le pourquoi de votre écriture.

Jour 12 : Imaginez une conversation, un dialogue avec quelqu’un à qui vous devez expliquer ce que vous voulez écrire et qui ne comprend pas. Il s’agit bien d’une conversation donc d’un langage parlé, oral (vous allez ainsi pouvoir découvrir la difficulté du dialogue, mais peu importe la forme, c’est le contenu). Le but de cet exercice est de tenter de mettre en mot ce que vous voulez raconter, d’imaginer la contradiction, la conversation qui oblige à affirmer et préciser.

lundi 21 juillet 2025

Je ne veux pas...

 Je ne veux pas écrire de roman,

Je ne veux pas écrire de roman historique,

Je ne veux pas écrire de roman d’amour,

Je ne veux pas écrire des confessions,

Je ne veux pas écrire d’autobiographie ou d’autofiction,

Je ne veux pas écrire de biographie, même romancée,

Je ne veux pas écrire de romance, qu’elle soit dark ou pas,

Je ne veux pas écrire de récit de voyage,

Je ne veux pas écrire de littérature feel-good,

Je ne veux pas écrire de chick lit.


Je ne veux pas avoir à justifier pourquoi je ne veux pas écrire tout ça. Ça n’a rien à voir avec ce que j’aime lire ou pas. Ça restera entre moi et moi.


Je ne veux pas écrire quelque chose qui pourrait blesser quelqu’un que j’aime,

Je ne veux pas « écrire comme » même si j’ai bien aimé écrire quelques « en lisant, en écrivant »,

Je ne veux pas être un.e narrateur·ice omniscient·e,

Je ne veux pas écrire sur des milieux sociaux que je ne connais pas,

Je ne veux pas être triste et mélancolique quand j’écris,

Je ne veux pas que la page blanche soit le divan.


Je ne veux pas continuer à mettre la barre trop haute (c’est subjectif, je le sais bien) et m’en servir pour ne pas écrire,

Je ne veux pas continuer à concevoir l’écriture comme un exercice à rendre le soir après le travail,

Je ne veux pas continuer à concevoir l’écriture comme une corvée qui précède les autres ou s’y ajoute,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes presque exclusivement tournés vers le passé,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes dans lesquels il y a toujours quelque chose de ma vie, de mon parcours,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes qui (s’)interrogent (sur) le sens de la vie.


Que sont ces « je ne veux pas continuer à... » Certains ont-ils contribué à l’assèchement de 2020 ? D’autres ne sont-ils pas plutôt ce qui me fait écrire, le moteur de mon désir d’écrire ?


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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 8 : Faites l’inventaire des choses que vous ne voulez pas écrire, comme une liste de courses, les petites choses et les grandes choses, les interdits et les absences d’envies, les impossibles aussi. Il faut au moins une liste de vingt propositions. Dans un inventaire, on peut y mettre des toutes petites choses et des grandes idées, dépliez l’exercice, ça peut prendre dix minutes comme deux heures (je vous assure).

dimanche 20 juillet 2025

Juste un prénom, Hervé...

Depuis plusieurs années, je suis sur une boucle de messagerie instantanée bien connue. Elle réunit des « anciens » du hameau où j’ai grandi jusqu’à mes six ans presque et demi. De loin en loin, on se donne des nouvelles, on s’échange des souvenirs, on partage des liens vers des trucs sympas…

Un matin, un nouveau membre rejoint le groupe, juste un prénom, Hervé. Dans ma poitrine, mon cœur se met à battre plus vite, plus fort, Hervé, c’était mon amoureux à l’école maternelle, un amour secret comme ils le sont à cet âge. On s’était embrassé… sur la joue dans la cour de récréation, dans cette école où j’étais retournée dans les années 90 et qui avait disparu, et on se tenait la main sur le chemin du retour à la maison.

Ne pas envoyer de M(essage) P(ersonnel), se laisser le temps d’aviser, pour une fois, ne pas être dans l’immédiateté, la réaction irréfléchie induite par les réseaux sociaux. Dans l’après-midi, une notification m’indique un nouveau message d’Hervé, il en dit plus sur lui, il écrit son nom de famille, ce n’est pas l’Hervé de la maternelle, c’en est un autre.

Suis-je déçue ? Suis-je soulagée ? Je ne sais pas trop. En réponse, je lui laisse juste un « Bienvenue dans le groupe ! »


Photo prise en 2007

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 1 : Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture ».

Jour 5 : Vous venez de recevoir un message d’un ami d’école primaire que vous n’avez jamais revu depuis, qui vient vous donner des nouvelles de lui et en prendre de vous. Imaginez la discussion. La discussion se ferait uniquement par écrit, par échanges de mails ou de sms (cette consigne peut être prise encore une fois en vous prenant comme sujet ou en imaginant deux personnages qui se retrouvent). L’idée de cette consigne est d’imaginer deux trajectoires de deux personnages ayant grandi ensemble, que se disent-ils, que choisissent ils de dire de leurs vies ?



Tricher avec le hasard...

La photo que l'on a pas prise

Celle que l'on a perdu

Celle que l'on a pas comprise

[...]

La photo d'avant

Celle d'après, tu sais celle qui s'efface

Celle que l'on a déchiré

[…]

[Gaëtan Roussel, Camélia Jordana]


Ce matin, j’ai mis l’appareil photo dans mon sac en me disant « tiens, si je reprenais un compagnonnage avec celui-là ». C’est de nouveau un Panasonic, je l’ai depuis plus longtemps que je ne le croyais. La mémoire vive me joue des tours, pas celle de l’ordinateur, la mienne.

La prochaine photo, celle que je n’ai pas encore prise…

Aujourd’hui, les nuages ou la pluie à partir de mon balcon ?

Demain, en attendant chez le dentiste ?

La semaine suivante, par la fenêtre du train ?

Celle d’après, sur mon lieu de villégiature ?

Je sens qu’elle existe déjà dans mon regard mais je ne suis pas certaine d’avoir envie d’entendre le déclic qui va fixer le temps sur un instant.

Finalement, elle arrive plus vite que je ne le pensais, comme la sensation de maîtriser quelque chose qui n’aurait pas dû l’être, de tricher avec le hasard. Elle est prise avec mon téléphone dit intelligent, et c’est celle de l’appareil photo. Il est au-dessus du sac, pas au fond, c’est peut-déjà un signe...

Sera-t-elle la première d’une nouvelle série documentant mon quotidien ou ne sera-t-elle qu’une photo qui en attend une autre pendant des jours voir des mois ?


tiens, si je reprenais un compagnonnage avec celui-là (20 juillet 2025)


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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 1 : Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture ».

Jour 7 : Hier, vous avez écrit depuis la plus ancienne photo de votre galerie. Aujourd’hui, vous allez écrire depuis la prochaine photo qui rejoindra la galerie de votre téléphone. Pour le moment, elle n’existe pas, mais imaginez la prochaine, que vous allez prendre vous-même ou que quelqu’un va vous envoyer. Avant d’écrire, projetez une image dans votre tête et ensuite écrivez de la même manière que l’exercice précédent.