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jeudi 31 juillet 2025

Incommunicabilité...

Anne-Marie entre dans la petite galerie commerciale de son quartier. Heureusement, ça ne va pas lui prendre cent sept ans, les supermarchés, elle les déteste, elle n’y va que les trois ou quatre semaines pour les produits de base, le papier toilette, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… Aujourd’hui, elle n’a pas trop le choix, si elle veut avoir de la crème hydratante pour demain matin et une salade à manger ce soir, c’est le supermarché ou rien. Je la vois entrer dans la galerie commerciale, elle se frotte les bras comme pour les réchauffer, la climatisation à fond a dû lui faire l’effet d’un choc thermique avec les quarante degrés qu’il a fait à l’extérieur cet après-midi. Elle va directement au supermarché, elle slalome entre les rayons, elle sait ce qu’elle veut mais elle hésite, c’est normal, déjà qu’ici, ce n’est pas facile de comprendre leur logique mais récemment, ils ont déplacé des rayons. « Hygiène et beauté », elle se calme, ralentit le pas.


« Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes, elle a du mal pour lire les étiquettes et les notices. Elle essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes. Elle s’agace toute seule avec ces histoires d’allergies. Finalement, elle repose tout et prend la même que d’habitude. Avant, elle s’en passait d’une crème le matin, un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait.


Elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait, elle quitte le rayon des crèmes et passe devant moi sans me voir. Je l’ai aperçue souvent alors qu’elle faisait ses courses au magasin bio de la place Jean Jaurès, une ou deux fois elle m’a souri, deux fois, une fois au rayon fromage et une fois à la caisse. Elle à l’air d’une personne qui aime les bonnes choses et prendre soin d’elle sans excès, qui a du goût et qui goûte la vie. Elle traverse les rayons épicerie sans prêter attention aux promotions et aux têtes de gondole. Je la suis discrètement, j’accélère le pas car je ne voudrais pas la perdre. Oserais-je cette fois ? Elle me plaît bien avec ses petits yeux si foncés, presque noirs, et si espiègles et ses cheveux coupés à la garçonne, que je suis vieux jeu, elle porte simplement les cheveux courts.


Maintenant, la salade pour ce soir, en barquette, pas au rayon frais, on ne sait jamais ce qu’il y a dedans. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés qu’elle cuisine avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… elle les cuit pour les réchauffer ou les prépare en salade. Depuis qu’elle va dans les magasins bio et chez les artisans – on dit comme ça pour le boucher, le boulanger… - et le primeur du coin de la rue - pour lui on dit toujours primeur - c’est comme pour la crème hydratante, elle ne peut plus s’en passer. Elle en a les moyens, elle considère qu’elle a un bon salaire et qu’elle peut se le permettre. Elle oscille entre le syndrome de l’imposteur lié à un sentiment de mépris de classe qu’elle a parfois ressenti et la culpabilité de s’être éloignée des siens qu’elle voudrait voir reconnus à leur valeur juste. Anne-Marie ouvre la porte du frigo des salades en barquette, elle en prend une et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.


Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Elle ne l’a pas vu arriver celui-là. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Il la regarde du coin de l’œil, elle en fait autant. Elle le trouve pas mal. Elle ne va quand même pas aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux et un beau p’tit cul. Elle se saisit de la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veut pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule. Elle part directement vers une caisse traditionnelle, moi je préfère les caisses automatiques, ça va plus vite. « Bonjour Madame » dit Anne-Marie à la caissière. Elle pose le tube de crème hydratante et la salade en barquette sur le tapis roulant. Elle est contente, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un dernier coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.




                                                                                   Quel drame,

                                                                                    ... L'incommunicabilité!

                                                                                                        (Henri Tachan, Le garçon qui te sers)


Au supermarché (photo prise en 2008)

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Jour 18 : Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.

mercredi 30 juillet 2025

Au supermarché...

Venir au supermarché, c’est pas ma came. Une fois toutes les trois ou quatre semaines, ça m’suffit. Quelle idée aussi d’être venue alors qu’il fait quarante degrés dehors, j’aurais dû prévoir un p’tit gilet, j’ai froid, j’ai la chair de poule quand j’ouvre un frigo. Un soir où j’avais allumé la télé, c’est pas ma came non plus, pour trouver le sommeil, y’avait une pub pour une chaîne de supermarché, j’me rappelle plus laquelle, les publicités je ne les regarde que d’un œil distrait ou j’en profite pour aller chercher à boire dans le frigo, paraît que boire, ça aide à s’endormir, à se réveiller dans la nuit pour faire pipi aussi, je ne suis pas non plus le cœur de cible comme on dit, mais je me souviens que ça avait l’air gai et que ça respirait l’allégresse.

Bon voilà, j’ai enfin retrouvé le rayon « Soins du visage », paraît qu’ils changent les produits de place pour qu’on passe devant certains rayons et qu’on achète des choses dont on n’a pas besoin. Je veux juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, crème de jour, crème de nuit, sérum anti-âge… elles sont là. Comme d’habitude, je ne sais pas laquelle choisir, sois je ne prends pas de risque et je prends la même que d’habitude, soit je change et alors il faut que je lise la liste des composants écrite en tout petit. Je suis allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité et au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec mes lunettes, c’est emmerdant, je vais quand même pas acheter une loupe pour lire les étiquettes et les notices quand je viens au supermarché. Je lis, enfin j’essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes, là c’est encore pire à déchiffrer. Finalement, je repose tout et je prends la même que d’habitude.

En plus, ce soir je suis à la bourre, sortie tard du travail et affamée, je vais devoir aussi me prendre une salade en barquette, pas au rayon frais parce que c’est compliqué de savoir quels ingrédients ont été utilisés. Là, c’est pas une question d’allergie, il y a tout ce que je ne digère pas : les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et aussi ce que je n’aime pas, la liste est courte et fermée : le maïs et les cœurs de palmier. Vraiment, je déteste les supermarchés, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va je ne me pose pas trop de questions mais pour ce dont j’enduis mon corps ou partie et ce que je lui fais ingérer… D’ordinaire, j’achète des légumes frais ou des sachets mono-légume dans les magasins d’une enseigne de produits surgelés bien connue et je les cuisine moi-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa…

Je me dirige vers le frigo des salades en passant par les divers rayons épicerie, je reste indifférente aux promotions et aux têtes de gondoles, une règle à laquelle je ne déroge jamais, enfin presque, je ne sors du supermarché qu’avec les produits qui étaient sur ma liste en entrant. J’ouvre la porte du frigo, je prends une première barquette et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent, des fois quand je ne fais pas assez attention, je trie sur le bord de mon assiette les petits morceaux de ce que je ne veux pas manger, oui, oui, je sais, ça ne se fait pas. Je rouvre la porte, remets la barquette, en prends une autre.

Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Il me regarde du coin de l’œil. Est-ce quelqu’un que je connais ? Est-ce un vigile du magasin qui me soupçonnerait d’on ne sait quel forfait ? Est-ce quelqu’un à qui je pourrais plaire ? Est-ce tout simplement quelqu’un qui n’a pas de liste et hésite ? Tant pis ! Je me saisis de la première barquette venue et je me dirige vers une caisse traditionnelle avec une humaine ou un humain qui me dira « Bonjour, Madame ». J’essaie de regarder discrètement ce que fait l’homme que j’ai laissé face à son frigo.

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Elle est sortie tard du travail ; plus rien dans le frigo et ce matin, elle a vidé le tube de crème hydratante. Le supermarché en sortant du métro, c’est pas sa came. Il fait quarante degrés dehors. Elle n’a pas de gilet dans son sac à dos, ses poils se hérissent sur ses bras quand elle entre dans la petite galerie commerciale climatisée à fond. Direct, le bar à ongles elle n’y met jamais les pieds, ni les mains d’ailleurs, une pseudo-boulangerie, elle préfère la vraie qui est près de chez elle, un cordonnier, heureusement on n’a pas besoin de faire refaire des talons ou des clés tous les jours, donc direction le supermarché.

D’abord la crème hydratante, voilà les rayons « Hygiène et Beauté » « Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… Soit elle prend la même que d’habitude, soit elle change et alors il faut qu’elle lise la liste des composants. Elle regarde cinq ou six boîtes ou tubes. Pouh ! souffle-t-elle en faisant la moue, c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes c’est compliqué, il lui faudrait une loupe pour lire les notices et les étiquettes tant c’est écrit petit. Elle repose tout et prend la même que les fois précédentes. Maintenant, une salade en barquette.

Elle traverse rapidement les rayons épicerie pour aller au frigo des salades. C’est reparti avec la lecture des étiquettes. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, le supermarché, c’est toutes les trois ou quatre semaines, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va mais pour l’hygiène et la beauté, elle sourit à cette expression qui lui vient à l’esprit, et les plats préparés, c’est une autre paire de manches. D’habitude, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés et les cuisine elle-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction de ses envies et des saisons. Elle sort une barquette du frigo, non, il y a du poivron, bon d’accord, ce n’est que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.

Un homme s’est approché, il est face au frigo juste à côté du sien. Elle ne l’a pas vu arriver tant elle était concentrée sur la lecture de l’étiquette mais là, il a ouvert la porte, le mouvement a attiré son attention. Il n’a rien sorti du frigo, il se tient immobile, elle a l’impression qu’il la regarde du coin de l’œil. Qu’est-ce qu’il lui veut celui-là ? Elle prend la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veut pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule alors elle s’en fout.

Elle se dirige vers une caisse traditionnelle. « Bonjour, Madame » lui dit la caissière, elle lui répond par un sourire en posant la crème hydratante et la barquette de salade sur le tapis roulant. Elle est satisfaite, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles, elle n’a pas dérogé à la règle, elle va sortir du supermarché avec seulement les deux produits qu’elle avait prévu d’acheter. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir. » Elle jette un coup d’œil vers le frigo des salades, dans l’allée juste en face de la caisse. L’homme n’est plus là.

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Ce matin, tu as terminé le tube de crème hydratante, avant tu t’en passais, tu disais qu’un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait mais maintenant que tu en as pris l’habitude, tu ne peux plus t’en passer. De toute façon, vu que t’es sortie tard du boulot, il faut que tu passes au supermarché pour prendre une barquette de salade.

Les supermarchés, tu n’aimes pas ça. Depuis que tu vas dans les magasins bio et chez les artisans – on dit comme ça maintenant pour le boucher, le boulanger… - et le primeur du coin de la rue – pour lui on dit toujours primeur tiens c’est comme pour la crème hydratante, tu peux plus t’en passer. Ça se voit que tu en as les moyens, c’est vrai que tu n’es pas à plaindre, tu as un bon salaire alors tu peux te permettre ça.

Ça y est, voilà la galerie commerciale, tu aurais dû prendre un gilet en partant ce matin, avec quarante degrés dehors et la clim’ à fond quand tu vas entrer, tu vas avoir froid.

Objectif numéro un, crème hydratante, tu traces vers les rayons « Hygiène et beauté », « Soin de la peau » les crèmes hydratantes, ah oui, elles sont là… lire les étiquettes, il ne te faut pas d’huile d’argan, de beurre de karité, de baume du Pérou à cause de tes allergies… c’est écrit trop petit, alors tu prends la même que les fois précédentes, tu n’as pas de temps à perdre. Ça, c’est fait, maintenant objectif numéro deux, la salade en barquette. Tu vas encore faire ta difficile. Non, tu ne fais pas la difficile, juste tu n’aimes pas le maïs et les cœurs de palmier et tu ne digères pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis…

Là, tu vas resservir le couplet habituel, tu détestes les supermarchés, d’ordinaire, tu achètes des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés que tu cuisines avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction des saisons, blablabla…

Tu ne l’as pas vu arriver celui-là. Évidemment, tu t’étais polarisée sur l’étiquette de ta salade. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Tiens il te regarde du coin de l’œil, tu en fais autant. Il a l’air pas mal, tu trouves pas. Mais ça va pas non. Tu te vois aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux (tiens tu as remarqué la couleur de ses yeux, sourire) et un beau p’tit cul. Si, si, reconnais-le qu’il a un beau p’tit cul. Au lieu de sourire intérieurement, tu ferais mieux de lui sourire à lui, d’entamer une conversation sur un rien, sur la canicule, sur les étiquettes qui sont illisibles…

Au lieu de ça, tu prends la première barquette venue, c’est bien ça toi, et tu pars vers une caisse traditionnelle, c’est bien ça toi aussi, tu dis toujours que tu préfères le contact humain à la machine automatique. Tu dis « Bonjour Madame » à la caissière (ça t’aurait coûté quoi de lui dire juste « Bonjour Monsieur » à lui) parce que toi tu es polie, tu as été bien élevée. Tu es contente, tu n’as rien pris en plus de ta crème hydratante et de ta barquette de salade. Tu n’as pas craqué sur les promotions et les têtes de gondole.

Tu tends la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, tu dis que tu vas payer en carte bleue, sans contact, re bip, tu ne prends pas le ticket, c’est ton côté écolo, il ne se limite pas à ça, heureusement. « Merci Madame. Au revoir. » Tu jettes un coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.


 
Au supermarché (photo prise en 2008)

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Lundi matin, alors que j’attends le mail du lundi, j’écris sur le fil Whatsapp des participant·es au défi « [Je est une autre]. Madeleine ou Agnès », « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». » Hasard objectif, j’aime particulièrement cette notion surréaliste ou est-ce simplement parce que la question de la voix, on se la pose toujours à un moment lorsqu'on écrit…

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Jours 15 à 17 : Le supermarché n’est pas l’objet fondamental de ces consignes, c’est un décor (le décor est important cependant) mais bien l’exploration des voix narratives.

Jour 15 : Imaginez une scène ordinaire dans un supermarché (si vous détestez cet endroit, c’est encore mieux. Si vous n’avez jamais franchi le seuil d’un supermarché, vous vivez une vie extra-ordinaire mais vous pourrez donc faire appel à votre imagination). Écrivez la scène au je, du personnage de votre choix.

Jour 16 : Reprenez le texte d’hier et écrivez le à la troisième personne. Attention, le personnage qui parle est le même, vous ne faites pas entrer un autre personnage, c’est un peu comme un Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne. Ce changement de voix oblige à élargir l’angle et surtout à ne pas être que dans la tête du personnage, mais dans les mouvements et le corps.

Prenez le temps de comparer les deux textes afin d’éprouver par vous-même ce que l’une et l’autre des deux voix permettent. Je vous parlerai de cela jeudi dans le vocal mais je vous laisse expérimenter avant.

Jour 17 : Reprenez la scène, toujours la même (on adore rester au supermarché, il y fait frais) et vous écrivez la scène au tu. Maria Pourchet dit que la voix du tu ne doit être utilisée que pour les choses tues. Les tu qu’elle utilise (dans Feu ou dans Toutes les femmes sauf une) sont des tu adressés à soi-même. On ne désigne pas un autre par le tu (attention à l’invective dans ces cas-là) mais soi. Tentez cette nage, et voyez ce que vous ressentez.

dimanche 27 juillet 2025

Madeleine et Agnès

La boîte à secrets


Enfant, Madeleine avait une boîte à secrets, elle les voyait plutôt comme des trésors, les secrets d’alors étaient légers comme l’air, petits comme les bobos quand elle s’écorchait les genoux en tombant. Elle l’entrebâillait parfois pour les montrer à ses sœurs et à ses copines. Pêle-mêle, elles entrapercevaient un caillou beige poli par l’eau de la rivière, une pâquerette qu’elle avait fait sécher entre deux pages d’un livre, une plume de pie, un ruban rouge, une feuille de tilleul toute rabougrie… À l’âge adulte, elle a repris cette habitude d’enfermer des trésors dans une boîte, celle de l’appareil photo. Elle a photographié des ombres et des reflets qui étaient là comme les fantômes de ses morts et de leurs secrets emportés, des siens aussi.

Vers onze ans, Madeleine a commencé à noter tout ce qui concernait son jardin secret dans un journal intime. Ce n’était pas un carnet avec un de ces jolis petits cadenas dorés, c’était un cahier d’écolière à grands carreaux. Elle y déposait ses secrets d’adolescentes, elle voulait les garder pour elle mais pour certains, ils commençaient à lui serrer le cœur et à peser sur sa vie. Quelques années plus tard, pas beaucoup, elle s’est mise à fumer et à souffrir d’insomnie. Ce n’est qu’à l’âge adulte, autour de ses trente ans, qu’elle s’est décidé à consulter comme on dit pudiquement.

Au fur et à mesure que Madeleine avançait dans l’âge, elle était dépositaire de secrets de plus en plus durs et lourds à porter. Elle avait du mal à se confier, à confier les secrets qui la dévoraient de l’intérieur. Très tôt, aux alentours de l’âge de raison, elle n’avait trouvé qu’une solution pour ne pas se laisser couler, le mensonge. À ses propres secrets, se greffaient ceux qu’elle soupçonnait chez ses très proches, ces secrets dont ils n’arrivaient pas à se libérer. Les chagrins et les blessures qu’elles devinaient, dont on ne se délestait pas en famille. Elle n’a jamais osé poser les questions frontalement même quand elle en aurait eu la possibilité.

Quand sa sœur, Nathalie, a été « suivie », seulement suivie, elle ne le sait toujours pas. Elle a refusé d’aller chez un médecin pour se faire examiner et en parler. Elle aurait pu essayer à ce moment-là, évoquer les attouchements, les viols répétés. Si ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait vécu, est-ce que ça n’ajouterait pas à sa souffrance ? Ni ce jour-là ni plus tard. Madeleine a longtemps porté la culpabilité de n’avoir pas su dire, partager se persuadant que les multiples tentatives de suicide et hospitalisations de sa sœur en psychiatrie ont pour origine une violence de même nature que celle qu’elle a supportée. Elle est en colère contre les autres, contre elle-même.

Déjà, toujours, l’idée de ne pas blesser ; quand elle sait combien les silences accumulés se font bruyants et pesants, elle ne veut pas ajouter sa peine à celle des autres. Longtemps après, Madeleine apprendra que le faire lui aurait permis d’avoir une meilleure vie et que parler peut aussi aider les autres. Sachant le temps nécessaire pour soigner les blessures et pour que les cicatrices s’estompent, elle est patiente, ce n’est pas toujours facile, avec les autres, elle ne rouvre pas les plaies, elle se répète, elle répète, qu’elle n’est pas compétente. Et puis, à quoi ça servirait, elle le dira souvent à Nathalie, elle n’est pas psy. Elle peut juste la soutenir matériellement et par sa présence quand elle va très mal.

Madeleine l’a fait, elle est allée pendant des années s’asseoir, s’allonger, parler ou se taire chez le psy, ça l’a aidée, ça l’aide encore aujourd’hui. Quand elle a fini par mettre les vrais mots dessus, c’était trop tard pour porter plainte, il y avait prescription. Quelques mois après les insomnies ont petit à petit disparu et elle a cessé définitivement de fumer et de prendre des antidépresseurs. Les mots écrits ne peuvent remplacer les mots dits tout haut, les mots murmurés ne peuvent remplacer les mots hurlés, ils aident sur le chemin et c’est déjà beaucoup.


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Laisser papa rejoindre maman…


À l’invitation de la cadre de santé, Agnès entre dans le petit cabinet médical de l’EHPAD. C’est le même qu’il y a juste quatre ans et quelques jours. Un bureau. Deux chaises d’un côté, une pour le médecin, elle, ce n’est pas la même ; l’autre, un peu en retrait, pour l’infirmière, elle, c’est la même. Deux de l’autre côté pour la famille du patient. Elle sait pourquoi elle est là, elle est seule, enfin pas vraiment, elle est la personne de confiance, elle représente ses sœurs et son frère avec qui elle en a longuement parlé la veille.

Pour sa mère déjà, elle n’avait pas eu de doute. Quelques semaines avant, pour la fête des mères, elle était allongée sur un lit, ne prononçait que des phrases incohérentes et murmurait des bribes de prières… Il faisait chaud. Elle refusait de boire l’eau gélifiée qu’on lui proposait, sa bouche était sèche. Agnès dénoyaute quelques cerises qu’elle a apportées. On lui dit que c’est de sa responsabilité, on craint une fausse route. Elles sont fraîches. Elle les a toujours aimées ainsi. Noires, pulpeuses et juteuses. L’espace d’un instant, un sourire. Dans le petit bureau, elle s’était souvenue que sa mère disait des personnes qui arrivaient à la fin de leur vie, « ça, c’est pas une existence ». C’était sa façon à elle de dire qu’elle refusait l’obstination déraisonnable si un jour elle se retrouvait dans la même situation. Alors oui, ils sont d’accord pour qu’on arrête les traitements, de la nourrir de crèmes desserts hyperprotéinés, de viandes et légumes hachés ou mixés, de lui faire boire de l’eau gélifiée. Elle va donc pouvoir bénéficier de la sédation profonde et continue, c’est tout ce que la loi autorise. Pour Agnès, ce n’est pas ça permettre à quelqu’un de mourir dans la dignité. Elle en a parlé avec son frère et ses sœurs qui en conviennent mais ils n’ont pas d’autre moyen que celui-là.

Un après-midi, quelques heures avant qu’elle meure, le père a demandé : « Est-ce qu’elle va mourir étouffée ». Lui, c’est un ancien mineur, il étouffe à cause de la silicose. Agnès voudrait bien lui répondre que non mais elle lui doit la vérité alors elle murmure « Je ne sais pas ». Le moment venu, ils sont tous là, près du lit, une dernière longue expiration, elle n’a pas étouffé, le père l’a entendu et vu. Ils ont continué à s’organiser pour venir lui rendre visite chacun un week-end par mois, ils habitent loin, ils travaillent loin. Les derniers mois, un monsieur, un ancien mineur aussi, qui vient voir son épouse dont il ne peut plus prendre soin à la maison, passe le saluer, et jusqu’au dernier jour, jamais il n'utilisera son nom de famille, tout le temps P'tit Louis. Au fond, pas de nom, un matricule, un numéro de lampe et un sobriquet, celui du père, c'était P'tit Louis. C'est ainsi que l'appelaient, lorsqu'ils se croisaient en ville ou sur le marché, les autres mineurs qui avaient fait équipe avec lui. D’autres avec qui il avait travaillé longtemps au fond, en tandem, lui donnait du « Comment ça va, mon homme ». Elle veut croire que ces courts passages ont été pour lui de petits moments de joie au mitan des jours où ses enfants étaient absents.

Pour le père, les années qui ont suivi la mort de la mère ont été longues, très longues, trop longues. Des hauts et des bas, tant pour le moral que pour la santé. Lorsqu’elle lui a rendu visite le week-end précédent, il a refusé les bonnes choses, celles qu’il aimait qu’elle lui a apporté à manger. Sans qu’elle s’y attende, il lui a dit :

- Je veux aller rejoindre ta maman.

- Papa, tu sais où elle est la maman ?

- Oui au cimetière.

Elle était restée sans voix. Dans un moment de lucidité dans le brouillard de la maladie d’Alzheimer, il avait dit ce qu’il souhaitait maintenant, elle voulait croire qu’il en serait ainsi. Agnès sait que dans quelques minutes, après un entretien très professionnel et profondément humain avec les soignantes, elle répondra oui quand il s’agira de laisser papa rejoindre maman. Elle est la personne de confiance, elle est l’aînée, par deux fois, c’est elle qui aura dû dire qu’ils sont d’accord pour que tout s’arrête.

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 13 : L’exercice que je vous propose aujourd’hui est dérangeant. Vous voilà prévenus. Vous devez commencer à comprendre que pour moi, l’écriture a à voir avec ce que l’on tait, ce que l’on ne peut pas saisir autrement que par elle. Il ne s’agit pas de thérapie, c’est un autre cadre, d’autres enjeux ; l’écriture permet une réappropriation de soi, une manière d’explorer les choses tues.

Olivia Rosenthal est une romancière et dramaturge, qui expérimente des formes, des manières de saisir l’écriture. Elle a écrit notamment Un singe à ma fenêtre, un roman qui porte en soi le rapport à l’écriture (elle obtient une bourse pour aller écrire sur les répercussions des attentats au gaz sarin de 1995 au Japon mais elle se rend compte que l’écriture l’invite ailleurs, sur d’autres trajectoires).

Voici l’extrait que je vous propose de prendre comme support pour la consigne d'aujourd'hui :


Répondez-y avec le plus de franchise possible, ou si vous n’avez pas envie de le faire en vous prenant comme sujet, faites-le pour vos personnages ou pour un personnage fictif, le secret que quelqu’un porte permet d’affiner une psychologie et surtout de fabriquer des failles à un personnage, ce qui est nécessaire pour créer l’empathie du lecteur (même si le personnage est antipathique, oui oui).

Jour 14 : Une fois que vous avez posé une forme d’intention, que vous avez identifié de quoi vous avez envie de parler (et encore une fois, cela peut être uniquement votre envie du jour), demandez-vous comment faire redescendre cette intention dans le concret, quelle scène pourrait vous aider à incarner cette notion, à répondre à votre question. Fonctionnez vraiment par images, et réfléchissez à trois images différentes, trois scènes différentes qui peuvent incarner ce motif.

Aussi, je vous invite à faire pareil, faire ce recensement de scènes (trois est un minimum) et ensuite, écrire quelques mots dessus (ou vous écrivez chaque scène en entier).