jeudi 1 janvier 2026

Page 66 - « Tais-toi. Je te défends de parler de cela. »

« Tais-toi. Je te défends de parler de cela. » Jean se tient sous le regard sévère du père. Comment pourrait-il s’en échapper ? Comment enlever ce poids sur la poitrine ? L’orage gronde dans ses yeux, comment lutter contre les larmes qui montent dans les miens… Après que maman soit morte, il m’a envoyé en pension loin de la maison. Depuis, chaque fois que je rentre pour les vacances scolaires, il s’est toujours refusé à ce que nous abordions ensemble les mois qui ont précédé et les jours qui ont suivi la disparition de ma mère. Avec le temps, mes questions sans réponses pèsent de plus en plus lourd sur le fil de ma vie.

Lui se mure dans son silence enfermé me laissant errer dans la grande demeure à la recherche des traces qu’elle y a laissées. Enfermé dans son bureau, il n’en sort qu’au moment des repas pour réchauffer les plats préparés par la cuisinière qui vient deux fois par semaine. Du matin, lorsqu’il frappe à la porte de ma chambre à huit heures précises, au soir après le dîner où il m’intime l’ordre d’y retourner pour faire mes devoirs ou lire, nous ne partageons rien ; je ne demande pas des confidences, juste des discussions entre hommes comme disent mes copains d’internat.

Avant la mort de maman, nous ne parlions déjà pas beaucoup mais elle était là pour instiller un peu de gaieté et d’amour dans nos vies. Elles nous aimait et faisait tout pour que les moments passés en famille se déroulent sans heurts et dans une bonne entente. Mais lui, il s’est toujours désintéressé de moi, il était fou amoureux d’elle, il aurait voulu la garder pour lui seul, je n’étais qu’un intrus qui était venu s’immiscer entre eux deux. Tout au long de sa maladie, dans ses derniers jours, ses dernières heures même, elle a fait tout ce qu’elle a pu pour que nous nous rapprochions l’un de l’autre ; elle m’a confié à lui, lui laissant entendre qu’il devrait veiller sur moi et m’accompagner jusqu’à l’âge adulte. Il avait presque promis, aux minutes ultimes « Oui, je veillerai sur lui ». Elle était partie apaisée.

Sur ce que recouvrait la promesse de mon père à ma mère, je me le demande encore aujourd’hui. Il doit considérer que m’envoyer en pension dans un bon lycée, s’assurer que je ne manque de rien jusqu’à ce que mon avenir soit assuré est tout ce qu’il peut faire pour moi, plus il ne pourrait pas. Il pense certainement qu’ainsi il honore l’engagement qu’il a pris vis à vis de ma mère sur son lit de mort.

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Albert Camus – Les justes – Gallimard (Folio théâtre)

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© ullstein bild


 

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