mercredi 31 décembre 2025

Page 66 - « son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. »

Son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. Comme toujours il est harassé par les mouvements répétitifs effectués à la chaîne, il n’en peut plus d’accrocher des portières sur les armatures de voitures qui défilent devant lui. Il aimerait juste pouvoir s’asseoir sur le canapé en arrivant et passer la soirée devant la télévision comme ses potes. Mais le vendredi soir, Irène rentre du collège. Irène, c’est la fierté de Paul, elle est la seule de la fratrie à avoir réussi à l’école. Sa sœur et son frère étaient partis travailler à l’usine, comme le père, dès qu’ils en avaient eu l’âge. La veille du week-end la mère préparait un plat roboratif, ce soir un petit salé aux lentilles, et toute la famille était réunie autour de la grande table de la cuisine.

Toutes les semaines se ressemblaient sauf pour Irène qui avait toujours quelque chose à raconter. Elle était la meilleure de sa classe, on l’avait obligée à faire anglais-allemand-latin. Elle aimait ça contrairement à beaucoup de ses camarades. Elle raconta que lors des derniers cours de latin, on avait lu et traduit des textes qui parlaient d’oies du Capitole qui avaient été épargnées malgré la disette et qui avaient alerté les Romains que les Gaulois marchaient sur la ville, de la louve qui avait nourri Rémus et Romulus… C’était donner de la confiture aux cochons, ajouta-t-elle, ce qui fit rire toute la tablée comme les collégiens avaient ri quand les professeurs avaient terminé l’histoire de ces fameuses oies. Elle n’en pouvait plus de cette ambiance tant à la maison qu’à l’école.

On ne sut pas si c’étaient ces moqueries qui avaient fait déborder le vase ou si le feu couvait depuis longtemps sous la cendre… toujours est-il que le lendemain matin, elle s’est levée de très bonne heure. Sans que personne sache pourquoi, elle est descendue à la cave où l’on gardait les confitures faites par sa mère au fil des saisons, en a déposé une dizaine de pots dans la brouette qu’elle avait amenée en haut de l’escalier. Elle s’est ensuite dirigée vers le pré boueux dans lequel son père parque les porcs qui seront tués à l’automne prochain et dont la salaison sera partagée avec la famille et les voisins. Elle s’installe près de la barrière et dévisse un par un les bouchons des pots et lance leur contenu aux cochons qui sous son œil interrogateur restent indifférents.

Décidément, c’est bien vrai, ça ne sert à rien de donner de la confiture aux cochons, pas plus que ça sert à quelque chose de vouloir apprendre quelque chose à ceux qui n’en ont rien à faire, qu’ils soient des élèves indisciplinés ou une famille qui se focalise sur sa vie quotidienne sans chercher à s’ouvrir l’esprit.

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Didier Daennickx – Meurtres pour mémoire – Belin (Classico collège)

Page 66 - « son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. »


 

 

mardi 30 décembre 2025

Page 66 - « Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. »

Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. Néanmoins, il venait encore une fois de poser la question « Un nuage de lait ? » C’était une fois de trop.

- Non, juste du thé avec un zeste de citron. Il le savait bien pourtant. Quelle idée d’accepter de venir passer quinze jours avec lui. D’ailleurs, il doit se demander lui aussi s’il a eu raison de faire une telle proposition. J’ai vite une réponse à ma question sans avoir besoin de l’énoncer.

- Ah ! On m’avait dit qu’avec toi tout deviendrait vite compliqué mais je ne m’attendais pas à ça. À peine une journée que tu es arrivée et après « c’est loin de la gare chez toi », « je déteste les brocolis », il y a eu « le matelas est trop mou » puis « il me faudrait un oreiller supplémentaire », ensuite « il fait trop chaud dans la chambre ». Quinze jours, je ne vais pas tenir alors toute une vie, tu imagines…

Voilà c’était dit, nous étions face à la réalité, la vie commune n’était pas envisageable, y avait-il même de l’amour malgré les « je t’aime » qu’il répétait à tout bout de champ.

- Ah ! Le masque tombe, on m’avait bien dit que ça ne marcherait jamais nous deux, que tu n’étais pas fait pour vivre avec quelqu’un.

- Pas fait pour vivre avec quelqu’un, je me demande bien lequel d’entre nous n’est pas fait pour vivre à deux.

Un nuage laiteux passa devant la fenêtre et assombrit la petite cuisine où Michel et Isabelle étaient assis. Ils s’étaient rencontrés six mois auparavant sous le ciel sans nuage du sud de la France. Depuis, ils s’étaient revus un week-end par-ci par-là sans qu’ils doutent de leur avenir ensemble. À peine deux jours sous le même toit et ils avaient bien conscience que ça n’allait pas être possible. Ils sentaient bien qu’il valait mieux en rester là. La tension s’était installée entre eux, ça devenait orageux et ce qui avait commencé par un coup de foudre pourrait bien se terminer dans un coup de tonnerre.

Parfois, mieux vaut tôt que trop tard. Aussi décidèrent-ils d’un commun accord qu’Isabelle repartirait le lendemain par le premier train et que c’en était fini d’une relation qui n’avait même pas eu le temps de se déployer. Tout ça pour un nuage de lait qui avait fait déborder la tasse !

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Michel Del Castillo – Tanguy – Gallimard

Page 66 - « Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. »

 


lundi 29 décembre 2025

Page 66 - « En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. »

En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. Je me suis brossé les cheveux énergiquement, j’ai souligné mes yeux de khôl et mes lèvres d’incarnat. J’ai passé ma veste en jean personnalisé avec des slogans des années soixante-dix. J’ai dévalé les escaliers et me suis retrouvée face au ciel bleu dans la lumière pâle du soleil d’hiver. J’ai inspiré longuement l’air froid pour me revigorer et me voilà partie pour une journée de promenade dans paris, la première sans Eriko qui est retournée à Tokyo à la fin de ses études.

Pour chasser le souvenir des moments révolus, je me mets à sauter en tous sens et à dessiner des mouvements de gym désordonnés en partant par le haut de la rue pour ne pas suivre le chemin que nous avions l’habitude de prendre. On s’était dit que nous allions nous revoir, qu’elle reviendrait ici pour de courts séjours et que je pourrais lui rendre visite pendant les vacances mais maintenant, je le sais, jamais je n’oublierai ni ne retrouverai nos moments de complicité intense.

On avait eu un coup de foudre dès notre première rencontre sur les bancs de la fac. Comme elle cherchait une chambre pour l’année, je lui ai proposé de partager l’appartement minuscule que j’occupais dans le dix-huitième arrondissement. Elle a tout de suite accepté et le soir même elle débarquait chez moi avec une valise et quelques livres de cours. Elle a investi le coin que j’appelais « la chambre d’ami », un petit lit, une chaise et un bureau.

La première nuit, ni Eriko ni moi n’avons fermé l’œil, nous nous sommes raconté des épisodes de notre vie, tantôt nous éclations de rire tantôt nous étions portées vers des réflexions profondes et graves sur le sens de la vie. Les fils qui se sont alors tissés entre nous étaient bien plus qu’amicaux, nous avons tout de suite su l’une comme l’autre que l’attirance entre nous était d’une tout autre nature. Eriko, qui semblait la plus enthousiaste, fit le premier pas. J’ai tout de suite exprimé mes inquiétudes ; elle allait devoir repartir chez elle à la fin de l’année pour y terminer ses études. Pourtant, je me suis laissée convaincre qu’il fallait profiter de cette opportunité que la vie nous offrait et je me suis lancée corps et âme dans la vie avec Eriko. Nous nous sommes d’abord pelotonnées l’une contre l’autre puis embrassées. Enfin, nous nous sommes endormies enlacées sur mon grand lit.

Nous étions toujours ensemble, jour et nuit, nous partagions chaque instant. Jusque-là, je m’étais sentie comme une coquille vide ; avec elle et grâce à elle, je me gorgeais d’expériences et de joies. À ses côtés, je devenais une adulte, j’étais plus mûre. Après six mois, je ne pouvais plus me passer d’elle mais j’acceptais de mieux en mieux les moments où nous étions séparées. J’avais conscience de tout ce qu’elle m’apportait même quand elle s’éloignait de moi. Plus la date de son départ approchait, plus j’appréhendais la séparation. Je suis devenue de plus en plus maussade et intransigeante, je me suis mise à lui reprocher d’être une égoïste, de n’avoir pensé qu’à elle.

Le jour fatidique, je l’ai accompagné jusqu’à l’aéroport pour lui dire au revoir. Quand la voix de l’hôtesse a appelé son vol, elle m’a prise dans ses bras, en larmes elle m’a dit que ceci était un adieu, si elle devait rentrer à Tokyo, c’était pour s’y marier comme ses parents le voulaient. Elle ne reviendrait jamais, je ne pourrai pas lui rendre visite. D’un coup, elle m’a embrassée une dernière fois, elle a tourné les talons et s’est comme enfuie pour prendre son avion.

Je n’ai pas lavé le pull rouge qu’elle aimait tant, je plonge mon nez dans le col montant et j’y retrouve encore l’odeur d’Eriko.

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Banana Yoshimoto – Kitchen – Gallimard (Folio)

Page 66 - « En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. »


 

dimanche 28 décembre 2025

Page 66 - « je lui aurais enlevé ses chaussures… »

« Je lui aurais enlevé ses chaussures, je lui aurais fait à manger, je lui aurais préparé son lit… » dit Madeleine à son mari alors qu’elle est face à son miroir afin de s’apprêter pour aller se coucher. Elle détache ses cheveux qui se déploient en un long torrent roux sur ses épaules nacrées. D’un seul élan, Charles se relève et s’avance vers elle.

- Ne t’approche pas de moi, lui dit-elle tout en lui jetant un regard glacial dans le miroir.

Il tend la main vers elle qui se retourne brusquement et le gifle.

- Ne me touche pas, suis-je claire ?

Il se recouche, tire le drap sur lui puis éteint la lampe de chevet de son côté. Il ne reste de lumière que sur la table de nuit de son épouse et près du miroir où elle se réfracte sur les flacons de parfums et de cosmétiques. Elle termine de se brosser les cheveux avant de les attacher avec un ruban de satin jaune pour éviter qu’ils ne s’emmêlent pendant son sommeil.

Elle éteint les deux lampes avant de s’étendre près de son mari évitant tout contact comme si une frontière invisible les séparait.

« Pourquoi ? Si tu m’avais dit qu’il était en ville, j’aurais pu… Non rien, c’est trop tard maintenant, mon frère est mort par ta faute. »

Madeleine tourne le dos à Charles. Elle cherche à s’endormir pendant de longues heures et s’assoupit enfin au petit matin.

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Jean Anouilh – Antigone – La table ronde (La petite vermillon)

Page 66 - « je lui aurais enlevé ses chaussures, je lui aurais fait à manger, je lui aurais préparé son lit… »


 

samedi 27 décembre 2025

Page 66 - « Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. »

Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. J’ai appris ça de ma mère il y a bien longtemps, quand mon père rentrait tard le soir et qu’il voulait tout savoir de ce qu’elle avait fait pendant la journée. Elle déposait alors sur la table de la cuisine le frichti qu’elle avait maintenu au chaud pour lui sur l’arrière du poêle, tournait les talons et revenait s’asseoir à côté de moi pour écouter la radio. Elle me regardait d’un air las et me répétait à chaque fois « Ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer ». À cette époque, je ne comprenais pas bien ce qu’il y avait à expliquer puisque toutes ses journées se ressemblaient et que mon père posait quotidiennement la même question plus par habitude que par volonté d’intrusion dans l’intimité de ma mère.

Aujourd’hui, face à Élisabeth, quand j’ai vraiment besoin de savoir pourquoi elle était partie il y a plus de vingt ans pour finalement revenir et m’appeler hier pour qu’on se parle, je me souviens de cette phrase maternelle tandis que tant d’interrogations me brûlent les lèvres. Je me dis que si elle m’a donné rendez-vous dans ce café du centre-ville, c’est bien qu’elle va apporter des réponses à mes questions sans que j’aie besoin de les énoncer. Je l’ai rejointe sous la terrasse couverte pour, malgré la pluie intermittente, profiter de la douceur de ces premiers jours d’automne. Nous nous sommes embrassés maladroitement sur les joues. Nous avons commandé chacun un chocolat chaud et une crêpe, elle une à la confiture d’orange amère, moi au sucre. Alors que j’ai arrêté de fumer depuis longtemps, je suis passé au bureau de tabac d’à côté pour acheter un paquet de cigarettes et un briquet. Comme je retire brusquement le papier cellophane du paquet, elle sort de son sac sa vapoteuse pour m’accompagner.

- J’ai arrêté de fumer depuis cinq ans mais j’ai encore besoin de cette béquille, dit-elle en souriant d’un air amusé.

J’allume une cigarette, aspire profondément et rejette lentement la fumée d’abord par le nez puis par la bouche. L’une comme l’autre nous hésitons à entrer dans le vif de la conversation. Elle a gardé ce sourire provocateur et ce regard provocateur que je lui ai toujours connus. Elle me regarde dans les yeux et commence :

- J’ai souvent pensé à toi, François, pendant toutes ces années. Chaque fois que j’ai été en contact avec mes parents, je leur ai demandé de tes nouvelles. Au fil du temps, ils ont eu de moins en moins à me dire.

Je n’y tiens plus, je veux qu’elle en vienne au fait. Élisabeth enchaîne :

- Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Je me suis senti autorisé à lui demander des explications :

- Pourquoi es-tu partie ? Qu’es-tu devenue pendant tout ce temps ? Que fais-tu aujourd’hui ?

- Doucement François, s’il te plaît. Une chose à la fois. Je suis partie parce que je n’étais pas prête pour la vie bien rangée qui m’attendait : trouver un travail, t’épouser, avoir des enfants avec toi. Je m’interrogeais sur le sens de ma vie et je n’en trouvais pas.

- Tu aurais pu m’en parler. J’aurais compris. Mais partir comme ça, disparaître sans donner de nouvelles, je ne saisis toujours pas. Est-ce que tu imagines ma peine et mon inquiétude ?

Le ton de ma voix était monté.

- François, arrête, s’il te plaît, ne ramène pas toujours tout à toi. Écoute ce que je te dis. Je vivais la vie que je m’étais choisie et j’aimais ça. Chaque année, mes parents sont venus me rendre visite et ils ont fini par accepter mon choix et par l’approuver, est-ce que tu ne peux pas faire pareil ?

- Si tout est comme tu l’as souhaité, pourquoi es-tu revenue aujourd’hui ?

Elle me regarde alors gravement et répond :

- Il y a deux ans, on m’a diagnostiqué une grave maladie et maintenant les médecins prétendent qu’il me reste environ six mois à vivre. Je suis revenue ici pour finir ma vie auprès de mes parents et afin de solder tout ce qui m’attache encore au passé.

Moi qui étais venu ici pour tout savoir, qui demandait des explications quelques minutes auparavant, je restais sans voix. Nous nous taisons tous les deux et je pose délicatement et tendrement ma main sur la sienne. Une larme coule sur la joue d’Élisabeth.

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Erri De Luca – La nature exposée – Gallimard

Page 66 - « Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. »


© Conyers


vendredi 26 décembre 2025

Page 66 - « Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. »

Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. Il va falloir y aller maintenant, se dit Pascal qui était le dernier client de l’Éden bar ; il vide son verre de Ballantine's, recule bruyamment le tabouret haut duquel il descend difficilement et se dirige vers l’entrée en titubant légèrement.

- Salut Michel, crie-t-il, en laissant la bise s’engouffrer par la porte ouverte. Il sort en traînant les pieds, pousse la porte, relève le col élimé de son vieux manteau, jette un regard sur la droite de la rue et se met en route vers la gauche sous les lampadaires dont la lueur jaune blafarde éclaire faiblement son chemin. Il n’a aucune envie de rentrer seul chez lui mais où pourrait-il bien aller à cette heure-là, tout est fermé en ville, même la gare. Il y aurait peut-être Fred à qui il pourrait vendre une petite visite.

Malgré le froid et la fatigue, il fait un crochet par l’épicerie de nuit où il achète une bouteille de vodka et une autre de bourbon qu’il se fait emballer dans un sac plastique avant de repartir de son pas indolent. Il marche encore plus d’une demi-heure pour arriver jusqu’au pied de l’immeuble de Fred. Il lève les yeux, il y a encore de la lumière à la deuxième fenêtre du cinquième étage. Soit son vieux pote n’est pas encore couché, soit il s’est endormi devant la télévision. Il pousse la lourde porte d’entrée de l’immeuble et se dirige vers l’ascenseur ; comme d’habitude, il est en panne. Allez mon vieux, maintenant il va falloir se payer les cinq étages à pied. Il monte péniblement les escaliers, les deux bouteilles tintent dans le sac en plastique. Il doit appuyer sur le bouton électrique à chaque étage car la minuterie est trop brève et à chaque fois tout s’éteint avant qu’il ait le temps d’atteindre le nouveau palier.

Arrivé au cinquième, il hésite. Vaut-il mieux frapper ou sonner ? Il frappe d’abord cinq coups sans réponse. Alors, il sonne. Il entend des pas dans le couloir, la porte s’entrouvre. Fred n’utilise jamais le judas bien que ses enfants lui répètent sans cesse qu’à son âge, ce n’est pas très prudent ; sa fille l’asticoterait fortement si elle savait qu’il ouvre la porte sans précaution à cette heure-là. Quand il reconnaît Pascal, il ouvre franchement la porte. Il a l’air quelque peu ensommeillé mais quand son ami lui montre le sac qui contient les deux bouteilles, son visage s’illumine d’un sourire et d’un geste du bras il l’invite à entrer. Ils s’installent sur le canapé usagé. Fred débarrasse les boîtes de pizza vides et ce qui traîne sur la table basse. Il va chercher deux verres presque propres dans le placard de la cuisine et revient avec un paquet de chips entamé ; avec le reste de pizza froide, ça fera l’affaire pour les aider à écluser les deux bouteilles d’alcool.

Pascal sort les bouteilles du sac, ils ouvrent chacun la leur et remplissent leur premier verre. Fred rallume la télévision, ça fera un bruit de fond. Il sait bien qu’il n’aura pas à faire la conversation avec Pascal qui restera silencieux jusqu’à l’aube, quand le moment sera venu pour lui de rentrer et de dormir toute la journée avec sa solitude.

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Tonino Benacquista – La commedia des ratés – Gallimard (Folio policier)

Page 66 - « Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. »


© gringerberg


jeudi 25 décembre 2025

Page 66 - « Je ne danse pas avec mon frère aîné... »

Je ne danse pas avec mon frère aîné, je n’ai jamais dansé avec lui. Quand nous étions enfants, la différence d’âge était trop grande pour que nous partagions des jeux ou des rondes. Puis le temps nous a éloignés l’un de l’autre, nous avons grandi sans apprendre à nous connaître, sans qu’une certaine complicité se tisse entre nous. À chacune de ses visites, nous étions comme des étrangers, c’est à peine s’il posait un regard sur moi ou m’adressait une parole au moins attentive sinon intéressée. Quant à moi, je n’avais d’yeux que pour lui. Aujourd’hui, quand il revient à la maison, il ne passe pas beaucoup de temps avec moi, il préfère aller faire la fête avec ses amies et ses copains, se promener avec eux dans la campagne et les forêts alentour.

Si nous nous croisons parfois dans une soirée dansante, il m’ignore. Il ne lui viendrait pas à l’idée de me faire tourner dans ses bras comme le font frère et sœur en riant, pour s’amuser. Et c’est aussi bien comme ça… Depuis quelques mois, j’éprouve en effet pour ce frère aîné qui ne me traite pas comme sa sœur, que je connais si peu, que je ne considère plus comme mon frère, un désir si puissant que s’il me prenait dans ses bras, je pourrais faire fi de tous les tabous et de tous les interdits et me laisser aller à l’embrasser amoureusement. Puis je collerais mon corps tout contre le sien lui promettant des moments sensuels et érotiques qu’il n’avait jamais espérés ni obtenus avec les autres.

C’est alors que je vis ma mère traverser la salle. Elle avait dû m’observer tout le temps de mes rêveries et avait sans doute perçu dans mes regards et dans mon corps cet élan qui allait me précipiter vers mon frère. Elle se précipita vers moi, me saisit fermement par la main et me conduisit près d’un trio qu’elle me présenta comme étant les Duban. Elle m’enjoint d’inscrire le fils, Adrien, sur mon carnet de bal et s’éloigna. Elle me laissait en tête à tête avec ce garçon sans grâce et sans allure, boutonneux et aussi blanc qu’une asperge. Il me sourit, entoura ma taille de sa main droite et prit la mienne avec la gauche avant de m’entraîner dans une valse.

Je cherchais mon frère des yeux sans le trouver, il avait vraisemblablement filé avec la belle blonde élégante qui lui parlait tout à l’heure. Moi, je n’entendais rien de ce que me disait ce cavalier insipide qu’on m’avait imposé.

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Marguerite Duras – L’amant – Minuit

Page 66 - « Je ne danse pas avec mon frère aîné, je n’ai jamais dansé avec lui. »

Danse à la Ville - Auguste Renoir © Michael Gaylard


mercredi 24 décembre 2025

Page 66 - « Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way »...

« Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way » avait crié ma mère alors que je m’étais levée du canapé en colère et précipitée vers la porte de l’entrée. J’avais décroché mon écharpe, le fameux vêtement de pluie bleu marine à fermeture éclair blanche et jaune et mon sac à dos de la patère, ouvert et claqué la porte. Sur le perron, j’avais noué l’écharpe autour de mon cou, revêtu l’imperméable à la va-vite et m’étais jetée sous la pluie en grommelant « Quel culot ! », parler de promenade alors qu’elle venait de me faire sortir de mes gonds en disant que je ne pourrai pas aller à la fête du Jour de l’An organisée par mes amis de lycée. Décidément, elle n’accepte pas que je sois maintenant presque une adulte. Ça doit lui foutre un coup de vieux à mon avis. Elle croit que je suis encore la petite fille qui venait se réfugier dans ses jupes quand quelque chose se passait de travers dans la cour de récréation ou sur le chemin du retour. J’en ai marre de passer le réveillon avec mes parents, mon oncle Raymond, ma tante Lucienne et mes cousins. J’ai envie pour une fois de faire la fête avec les copines et les copains. Qu’est-ce qu’elle pense, qu’on va tout mettre à sac chez Christian dont les parents sont partis réveillonner en Corse lui laissant l’appartement, qu’on va boire de l’alcool jusqu’à en être ivres voir pire, que ça va finir en orgie. Non, nous, on veut juste passer un bon moment ensemble.

Hors de question que je rentre à la maison pour qu’elle m’empêche de ressortir le moment venu. Merde, elle devrait rouler encore plus vite cette voiture, me voilà mouillée de la tête aux pieds, mon pantalon est à essorer. Il ne me reste plus qu’à aller chez Nicole pour qu’elle me prête des vêtements pour la soirée. Je ne vois rien avec toute cette pluie devant les yeux… et maintenant je me mets à pleurer. Quelle conne ! Un arrêt de bus, je vais m’y mettre à l’abri en attendant que ça se calme.

Un bus s’arrête, justement Nicole en descend et me rejoint. Je lui raconte tout. Elle met son bras autour de mes épaules et m’attire près d’elle sous son parapluie et nous partons sous la pluie qui continue à tomber dru en riant et en sautant dans les flaques. Une fois arrivée, elle claque la porte et crie à sa mère qui regarde la télévision dans le salon « Je monte dans ma chambre avec Isabelle ». Nous enlevons nos chaussures et les déposons dans l’entrée avant de nous précipiter dans l’escalier. Nous prenons une douche chaude, enfilons chacune un pyjama douillet et passons l’après-midi à écouter nos chansons préférées sur son tourne-disque. En fin de journée, nous buvons un chocolat chaud et mangeons quelques petits gâteaux.

Vient ensuite le moment de se préparer pour aller chez Christian. Elle ouvre son armoire en grand, choisit une robe rouge à bretelles et un boléro noir à paillettes, moi une robe bleue pailletée et une veste assortie. Nous nous maquillons dans la salle de bains en chahutant, nous aspergeons de Poison, parfum qu’elle réserve aux grandes occasions, puis passons les tenues que nous avons déposées sur le lit. Nous nous regardons dans le grand miroir et sautons de joie. Nous voilà prêtes pour notre premier réveillon avec nos amis. Elle me prête son manteau bleu marine et enfile le noir, elle prend le grand parapluie à fleurs de sa mère sous lequel nous pourrons nous abriter toutes les deux s’il pleut et nous voilà parties bras dessus bras dessous, riant à gorge déployée en direction de l’appartement des festivités.

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Annie Saumont – Le tapis du salon : nouvelles – Julliard

Titre de la nouvelle avant la page 66 qui est blanche : « Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way »...


 

mardi 23 décembre 2025

Page 66 - « La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon... »

La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, Helena fixa une dernière fois le lointain où le bateau qui emmenait Franz, son fils, vers l’Europe n’était plus qu’un point blanc seulement perceptible par quelques volutes de fumée blanche. Elle ne le reverrait pas avant la fin de ses études. Elle allait passer les cinq années à venir en tête à tête avec Hans, son mari, avec qui elle ne partageait plus grand-chose.

Avant que son regard ne se brouille de larmes, elle tourne le dos à la mer et s’engage dans le chemin en pente douce qui la conduit jusqu’au village où elle a laissé sa voiture près de l’église. Elle sait qu’avec ce départ se referme la porte de sa jeunesse et de l’adolescence de Frantz. Elle voudrait s’asseoir là, dans l’herbe au bord du sentier mais ne sachant pas si elle pourrait se relever, elle y renonce. Elle boira plutôt un verre au café près de la fontaine où l’animation la distraira et lui permettra de ne pas trop ressasser ses idées noires.

Elle termine le trajet d’un pas alerte, s’installe à la terrasse, commande un thé à la menthe et deux baklavas. En attendant qu’on les lui apporte, Helena regard autour d’elle ; des personnes âgées sont là à boire un verre, quelques personnes traversent la place, les autres sont restées chez elles au frais, à l’abri de la chaleur écrasante de ce début d’après-midi. Le serveur, un garçon qu’elle ne connaît pas, aussi brun que Frantz est blond, pose la théière, le petit verre aux mosaïques colorées et les pâtisseries sur la petite table et lui verse un verre. Elle lui sourit et le remercie.

Elle souffle très doucement sur le thé brûlant, en aspire délicatement une gorgée et entame le premier baklava. Elle sort ensuite de son sac un paquet de cigarettes dont elle retire brusquement le papier cellophane, en fume une qu’elle écrase nerveusement dans le cendrier. Elle retarde le plus possible la fin de cet intermède improvisé, le moment de rentrer à la maison. Elle finit par régler l’addition et se lève pour rejoindre sa voiture. Elle s’assied à l’intérieur, lâche un long soupir, met la clé sur le contact et démarre lentement.

Sur le chemin de la corniche, son regard se brouille de larmes qu’elle ne peut retenir, elle rate le virage, la voiture dévale dans les rochers et s’écrase sur la plage en contrebas. Helena est morte. La voiture et son occupante seront retrouvées par Hans quelques heures plus tard, alors qu'il rentre du travail à vélo et que le soleil commence à s’effacer à l’horizon.

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Gustave Flaubert – Salammbô – GF-Flammarion (Folio)

Page 66 - « La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer »...

 


 

lundi 22 décembre 2025

Page 66 - « J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique »…

J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique malgré nos différences. Tout en moi était alors en harmonie, corps, cœur, esprit. Tout s’est mis à frémir pour vous. Presque tremblante, je me suis reculée pour mesurer si vous étiez aussi troublé que moi. Oser… dire l’émotion, un geste sans équivoque vers vous, une folie, vous enlacez là maintenant, vous embrasser, vous entraîner dans la danse. Pour la première fois, je ressentais dans le ventre ces papillons dont jusque-là je n’avais fait qu’entendre parler. Vous avez tendu votre bras, posé votre main sur ma joue, planté vos yeux dans les miens. Et vous avez dit : « Ça ne va pas être possible, ma belle. » Un enfant s’est alors précipité vers vous, vous l’avez pris dans vos bras et avec lui vous êtes entré dans la farandole tourbillonnante. Je suis restée là sur le bord de la piste à vous regarder tourner joyeusement. Ma sœur, dont c’était le mariage s’est approchée, « Quelque chose ne va pas ? » m’a-t-elle demandée en me regardant d’un air distrait. « Non, tout va bien » ai-je répondu en l’entraînant dans la danse. Vingt ans après, les nouveaux mariés d’alors fêtent leurs noces de porcelaine. À table, le hasard vous a placé en face de moi. Vous êtes seul aujourd’hui. Vous me souriez, vous faites le tour de la table, prenez ma main, « On y va » me murmurez-vous à l’oreille. J’ai attendu ce moment pendant vingt ans. Pourtant, je réponds « Non, il est trop tard ». Les papillons dans le ventre sont morts, l’harmonie est ailleurs.


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Pier Paolo Pasolini – Sonnets – Gallimard (Poésie) – Édition bilingue français / italien, traduction : René de Ceccatty.

Troisième ligne du sonnet de la page 67, celle de la traduction.

Page 67 - « J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique »…


 

jeudi 31 juillet 2025

Incommunicabilité...

Anne-Marie entre dans la petite galerie commerciale de son quartier. Heureusement, ça ne va pas lui prendre cent sept ans, les supermarchés, elle les déteste, elle n’y va que les trois ou quatre semaines pour les produits de base, le papier toilette, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… Aujourd’hui, elle n’a pas trop le choix, si elle veut avoir de la crème hydratante pour demain matin et une salade à manger ce soir, c’est le supermarché ou rien. Je la vois entrer dans la galerie commerciale, elle se frotte les bras comme pour les réchauffer, la climatisation à fond a dû lui faire l’effet d’un choc thermique avec les quarante degrés qu’il a fait à l’extérieur cet après-midi. Elle va directement au supermarché, elle slalome entre les rayons, elle sait ce qu’elle veut mais elle hésite, c’est normal, déjà qu’ici, ce n’est pas facile de comprendre leur logique mais récemment, ils ont déplacé des rayons. « Hygiène et beauté », elle se calme, ralentit le pas.

« Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes, elle a du mal pour lire les étiquettes et les notices. Elle essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes. Elle s’agace toute seule avec ces histoires d’allergies. Finalement, elle repose tout et prends la même que d’habitude. Avant, elle s’en passait d’une crème le matin, un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait.

Elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait, elle quitte le rayon des crèmes et passe devant moi sans me voir. Je l’ai aperçue souvent alors qu’elle faisait ses courses au magasin bio de la place Jean Jaurès, une ou deux fois elle m’a souri, deux fois, une fois au rayon fromage et une fois à la caisse. Elle à l’air d’une personne qui aime les bonnes bonnes choses et prendre soin d’elle sans excès, qui a du goût et qui goûte la vie.Elle traverse les rayons épicerie sans prêter attention aux promotions et aux têtes de gondole. Je la suis discrètement, j’accélère le pas car je ne voudrais pas la perdre. Oserais-je cette fois ? Elle me plaît bien avec ses petits yeux si foncés, presque noirs, et si espiègles et ses cheveux coupés à la garçonne, que je suis vieux jeu, elle porte simplement les cheveux courts.

Maintenant, la salade pour ce soir, en barquette, pas au rayon frais, on ne sait jamais ce qu’il y a dedans. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés qu’elle cuisine avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… elle les cuit pour les réchauffer ou les prépare en salade. Depuis qu’elle va dans les magasins bio et chez les artisans -on dit comme ça pour le boucher, le boulanger...- et le primeur du coin de la rue -pour lui on dit toujours primeur- c’est comme pour la crème hydratante, elle ne peux plus s’en passer. Elle en a les moyens, elle considère qu’elle a un bon salaire et qu’elle peut se le permettre. Elle oscille entre le syndrome de l’imposteur lié à un sentiment de mépris de classe qu’elle a parfois ressenti et la culpabilité de s’être éloignée des siens qu’elle voudrait voir reconnus à leur valeur juste. Anne-Marie ouvre la porte du frigo des salades en barquette, elle en prend une et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.

Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Elle ne l’a pas vu arriver celui-là. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Il la regarde du coin de l’œil, elle en fait autant. Elle le trouve pas mal. Elle ne va quand même pas aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux et un beau p’tit cul. Elle se saisit de la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veux pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule. Elle part directement vers une caisse traditionnelle, moi je préfère les caisses automatiques, ça va plus vite. « Bonjour Madame » dit Anne-Marie à la caissière. elle pose le tube de crème hydratante et la salade en barquette sur le tapis roulant. Elle est contente, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un dernier coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.

                                                                                    Quel drame,

                                                                                    ... L'incommunicabilité!

                                                                                                    (Henri Tachan, Le garçon qui te sers)


Au supermarché (photo prise en 2008)

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Jour 18 : Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.

mercredi 30 juillet 2025

Au supermarché...

Venir au supermarché, c’est pas ma came. Une fois toutes les trois ou quatre semaines, ça m’suffit. Quelle idée aussi d’être venue alors qu’il fait quarante degrés dehors, j’aurais dû prévoir un p’tit gilet, j’ai froid, j’ai la chair de poule quand j’ouvre un frigo. Un soir où j’avais allumé la télé, c’est pas ma came non plus, pour trouver le sommeil, y’avait une pub pour une chaîne de supermarché, j’me rappelle plus laquelle, les publicités je ne les regarde que d’un œil distrait ou j’en profite pour aller chercher à boire dans le frigo, paraît que boire, ça aide à s’endormir, à se réveiller dans la nuit pour faire pipi aussi, je ne suis pas non plus le cœur de cible comme on dit, mais je me souviens que ça avait l’air gai et que ça respirait l’allégresse.

Bon voilà, j’ai enfin retrouvé le rayon « Soins du visage », paraît qu’ils changent les produits de place pour qu’on passe devant certains rayons et qu’on achète des choses dont on n’a pas besoin. Je veux juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, crème de jour, crème de nuit, sérum anti-âge… elles sont là. Comme d’habitude, je ne sais pas laquelle choisir, sois je ne prends pas de risque et je prends la même que d’habitude, soit je change et alors il faut que je lise la liste des composants écrite en tout petit. Je suis allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité et au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec mes lunettes, c’est emmerdant, je vais quand même pas acheter une loupe pour lire les étiquettes et les notices quand je viens au supermarché. Je lis, enfin j’essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes, là c’est encore pire à déchiffrer. Finalement, je repose tout et je prends la même que d’habitude.

En plus, ce soir je suis à la bourre, sortie tard du travail et affamée, je vais devoir aussi me prendre une salade en barquette, pas au rayon frais parce que c’est compliqué de savoir quels ingrédients ont été utilisés. Là, c’est pas une question d’allergie, il y a tout ce que je ne digère pas : les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et aussi ce que je n’aime pas, la liste est courte et fermée : le maïs et les cœurs de palmier. Vraiment, je déteste les supermarchés, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va je ne me pose pas trop de questions mais pour ce dont j’enduis mon corps ou partie et ce que je lui fais ingérer… D’ordinaire, j’achète des légumes frais ou des sachets mono-légume dans les magasins d’une enseigne de produits surgelés bien connue et je les cuisine moi-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa…

Je me dirige vers le frigo des salades en passant par les divers rayons épicerie, je reste indifférente aux promotions et aux têtes de gondoles, une règle à laquelle je ne déroge jamais, enfin presque, je ne sors du supermarché qu’avec les produits qui étaient sur ma liste en entrant. J’ouvre la porte du frigo, je prends une première barquette et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent, des fois quand je ne fais pas assez attention, je trie sur le bord de mon assiette les petits morceaux de ce que je ne veux pas manger, oui, oui, je sais, ça ne se fait pas. Je rouvre la porte, remets la barquette, en prends une autre.

Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Il me regarde du coin de l’œil. Est-ce quelqu’un que je connais ? Est-ce un vigile du magasin qui me soupçonnerait d’on ne sait quel forfait ? Est-ce quelqu’un à qui je pourrais plaire ? Est-ce tout simplement quelqu’un qui n’a pas de liste et hésite ? Tant pis ! Je me saisis de la première barquette venue et je me dirige vers une caisse traditionnelle avec une humaine ou un humain qui me dira « Bonjour, Madame ». J’essaie de regarder discrètement ce que fait l’homme que j’ai laissé face à son frigo.

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Elle est sortie tard du travail ; plus rien dans le frigo et ce matin, elle a vidé le tube de crème hydratante. Le supermarché en sortant du métro, c’est pas sa came. Il fait quarante degrés dehors. Elle n’a pas de gilet dans son sac à dos, ses poils se hérissent sur ses bras quand elle entre dans la petite galerie commerciale climatisée à fond. Direct, le bar à ongles elle n’y met jamais les pieds, ni les mains d’ailleurs, une pseudo boulangerie, elle préfère la vraie qui est près de chez elle, un cordonnier, heureusement on n’a pas besoin de faire refaire des talons ou des clés tous les jours, donc direction le supermarché.

D’abord la crème hydratante, voilà les rayons « Hygiène et Beauté »… « Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… Soit elle prend la même que d’habitude, soit elle change et alors il faut qu’elle lise la liste des composants. Elle regarde cinq ou six boîtes ou tubes. Pouh ! souffle-t-elle en faisant la moue, c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes c’est compliqué, il lui faudrait une loupe pour lire les notices et les étiquettes tant c’est écrit petit. Elle repose tout et prend la même que les fois précédentes. Maintenant, une salade en barquette.

Elle traverse rapidement les rayons épicerie pour aller au frigo des salades. C’est reparti avec la lecture des étiquettes. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, le supermarché, c’est toutes les trois ou quatre semaines, pour le papier toilette, les mouchoirs en papier, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… ça va mais pour l’hygiène et la beauté, elle sourit à cette expression qui lui vient à l’esprit, et les plats préparés, c’est une autre paire de manches. D’habitude, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés et les cuisine elle-même avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction de ses envies et des saisons. Elle sort une barquette du frigo, non, il y a du poivron, bon d’accord, ce n’est que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.

Un homme s’est approché, il est face au frigo juste à côté du sien. Elle ne l’a pas vu arriver tant elle était concentrée sur la lecture de l’étiquette mais là, il a ouvert la porte, le mouvement a attiré son attention. Il n’a rien sorti du frigo, il se tient immobile, elle a l’impression qu’il la regarde du coin de l’œil. Qu’est-ce qu’il lui veut celui-là ? Elle prend la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veux pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule alors elle s’en fout.

Elle se dirige vers une caisse traditionnelle. « Bonjour, Madame » lui dit la caissière, elle lui répond par un sourire en posant la crème hydratante et la barquette de salade sur le tapis roulant. Elle est satisfaite, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles, elle n’a pas déroger à la règle, elle va sortir du supermarché avec seulement les deux produits qu’elle avait prévu d’acheter. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un coup d’œil vers le frigo des salades, dans l’allée juste en face de la caisse. L’homme n’est plus là.

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Ce matin, tu as terminé le tube de crème hydratante, avant tu t’en passais, tu disais qu’un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait mais maintenant que tu en as pris l’habitude, tu ne peux plus t’en passer. De toute façon, vu que t’es sortie tard du boulot, il faut que tu passes au supermarché pour prendre une barquette de salade.

Les supermarchés, tu n’aimes pas ça. Depuis que tu vas dans les magasins bio et chez les artisans -on dit comme ça maintenant pour le boucher, le boulanger...- et le primeur du coin de la rue -pour lui on dit toujours primeur tiens- c’est comme pour la crème hydratante, tu peux plus t’en passer. Ça se voit que tu en as les moyens, c’est vrai que tu n’es pas à plaindre, tu as un bon salaire alors tu peux te permettre ça.

Ça y est, voilà la galerie commerciale, tu aurais dû prendre un gilet en partant ce matin, avec quarante degrés dehors et la clim’ à fond quand tu vas entrer, tu vas avoir froid.

Objectif numéro un, crème hydratante, tu traces vers les rayons « Hygiène et beauté », « Soin de la peau »… les crèmes hydratantes, ah oui, elles sont là… lire les étiquettes, il ne te faut pas d’huile d’argan, de beurre de karité, de baume du Pérou à cause de tes allergies… c’est écrit trop petit, alors tu prends la même que les fois précédentes, tu n’as pas de temps à perdre. Ça c’est fait, maintenant objectif numéro deux, la salade en barquette. Tu vas encore faire ta difficile. Non, tu ne fais pas la difficile, juste tu n’aimes pas le maïs et les cœurs de palmier et tu ne digères pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis…

Là, tu vas resservir le couplet habituel, tu détestes les supermarchés, d’ordinaire, tu achètes des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés que tu cuisines avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… en plat à réchauffer ou en salades en fonction des saisons, blablabla…

Tu ne l’as pas vu arriver celui-là. Évidemment, tu t’étais polarisée sur l’étiquette de ta salade. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Tiens il te regarde du coin de l’œil, tu en fais autant. Il a l’air pas mal, tu trouves pas. Mais ça va pas non. Tu te vois aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux (tiens tu as remarqué la couleur de ses yeux, sourire) et un beau p’tit cul. Si, si, reconnais-le qu’il a un beau p’tit cul. Au lieu de sourire intérieurement, tu ferais mieux de lui sourire à lui, d’entamer une conversation sur un rien, sur la canicule, sur les étiquettes qui sont illisibles…

Au lieu de ça, tu prends la première barquette venue, c’est bien ça toi, et tu pars vers une caisse traditionnelle, c’est bien ça toi aussi, tu dis toujours que tu préfères le contact humain à la machine automatique. Tu dis « Bonjour Madame » à la caissière (ça t’aurait coûter quoi de lui dire juste « Bonjour Monsieur » à lui) parce que toi tu es polie, tu as été bien élevée. Tu es contente, tu n’as rien pris en plus de ta crème hydratante et de ta barquette de salade. Tu n’as pas craquer sur les promotions et les têtes de gondole.

Tu tends la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, tu dis que tu vas payer en carte bleue, sans contact, re bip, tu ne prends pas le ticket, c’est ton côté écolo, il ne se limite pas à ça, heureusement. « Merci Madame. Au revoir . » Tu jettes un coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.


 
Au supermarché (photo prise en 2008)

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Lundi matin, alors que j’attends le mail du lundi, j’écris sur le fil Whatsapp des participant·es au défi « [Je est une autre]. Madeleine ou Agnès », « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». » Hasard objectif, j’aime particulièrement cette notion surréaliste ou est-ce simplement parce que la question de la voix, on se la pose toujours à un moment lorsqu'on écrit…

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Jours 15 à 17 : Le supermarché n’est pas l’objet fondamental de ces consignes, c’est un décor (le décor est important cependant) mais bien l’exploration des voix narratives.

Jour 15 : Imaginez une scène ordinaire dans un supermarché (si vous détestez cet endroit, c’est encore mieux. Si vous n’avez jamais franchi le seuil d’un supermarché, vous vivez une vie extra-ordinaire mais vous pourrez donc faire appel à votre imagination). Écrivez la scène au je, du personnage de votre choix.

Jour 16 : Reprenez le texte d’hier et écrivez le à la troisième personne. Attention, le personnage qui parle est le même, vous ne faites pas entrer un autre personnage, c’est un peu comme un Alain Delon qui parle de lui à la troisième personne. Ce changement de voix oblige à élargir l’angle et surtout à ne pas être que dans la tête du personnage, mais dans les mouvements et le corps.

Prenez le temps de comparer les deux textes afin d’éprouver par vous-même ce que l’une et l’autre des deux voix permettent. Je vous parlerai de cela jeudi dans le vocal mais je vous laisse expérimenter avant.

Jour 17 : Reprenez la scène, toujours la même (on adore rester au supermarché, il y fait frais) et vous écrivez la scène au tu. Maria Pourchet dit que la voix du tu ne doit être utilisée que pour les choses tues. Les tu qu’elle utilise (dans Feu ou dans Toutes les femmes sauf une) sont des tu adressés à soi-même. On ne désigne pas un autre par le tu (attention à l’invective dans ces cas-là) mais soi. Tentez cette nage, et voyez ce que vous ressentez.