Anne-Marie entre dans la petite galerie commerciale de son quartier. Heureusement, ça ne va pas lui prendre cent sept ans, les supermarchés, elle les déteste, elle n’y va que les trois ou quatre semaines pour les produits de base, le papier toilette, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… Aujourd’hui, elle n’a pas trop le choix, si elle veut avoir de la crème hydratante pour demain matin et une salade à manger ce soir, c’est le supermarché ou rien. Je la vois entrer dans la galerie commerciale, elle se frotte les bras comme pour les réchauffer, la climatisation à fond a dû lui faire l’effet d’un choc thermique avec les quarante degrés qu’il a fait à l’extérieur cet après-midi. Elle va directement au supermarché, elle slalome entre les rayons, elle sait ce qu’elle veut mais elle hésite, c’est normal, déjà qu’ici, ce n’est pas facile de comprendre leur logique mais récemment, ils ont déplacé des rayons. « Hygiène et beauté », elle se calme, ralentit le pas.
« Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes, elle a du mal pour lire les étiquettes et les notices. Elle essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes. Elle s’agace toute seule avec ces histoires d’allergies. Finalement, elle repose tout et prends la même que d’habitude. Avant, elle s’en passait d’une crème le matin, un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait.
Elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait, elle quitte le rayon des crèmes et passe devant moi sans me voir. Je l’ai aperçue souvent alors qu’elle faisait ses courses au magasin bio de la place Jean Jaurès, une ou deux fois elle m’a souri, deux fois, une fois au rayon fromage et une fois à la caisse. Elle à l’air d’une personne qui aime les bonnes bonnes choses et prendre soin d’elle sans excès, qui a du goût et qui goûte la vie.Elle traverse les rayons épicerie sans prêter attention aux promotions et aux têtes de gondole. Je la suis discrètement, j’accélère le pas car je ne voudrais pas la perdre. Oserais-je cette fois ? Elle me plaît bien avec ses petits yeux si foncés, presque noirs, et si espiègles et ses cheveux coupés à la garçonne, que je suis vieux jeu, elle porte simplement les cheveux courts.
Maintenant, la salade pour ce soir, en barquette, pas au rayon frais, on ne sait jamais ce qu’il y a dedans. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés qu’elle cuisine avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… elle les cuit pour les réchauffer ou les prépare en salade. Depuis qu’elle va dans les magasins bio et chez les artisans -on dit comme ça pour le boucher, le boulanger...- et le primeur du coin de la rue -pour lui on dit toujours primeur- c’est comme pour la crème hydratante, elle ne peux plus s’en passer. Elle en a les moyens, elle considère qu’elle a un bon salaire et qu’elle peut se le permettre. Elle oscille entre le syndrome de l’imposteur lié à un sentiment de mépris de classe qu’elle a parfois ressenti et la culpabilité de s’être éloignée des siens qu’elle voudrait voir reconnus à leur valeur juste. Anne-Marie ouvre la porte du frigo des salades en barquette, elle en prend une et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.
Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Elle ne l’a pas vu arriver celui-là. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Il la regarde du coin de l’œil, elle en fait autant. Elle le trouve pas mal. Elle ne va quand même pas aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux et un beau p’tit cul. Elle se saisit de la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veux pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule. Elle part directement vers une caisse traditionnelle, moi je préfère les caisses automatiques, ça va plus vite. « Bonjour Madame » dit Anne-Marie à la caissière. elle pose le tube de crème hydratante et la salade en barquette sur le tapis roulant. Elle est contente, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un dernier coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.
Quel drame,
... L'incommunicabilité!
(Henri Tachan, Le garçon qui te sers)
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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte ».
Jour 18 : Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.