dimanche 27 juillet 2025

Madeleine et Agnès

La boîte à secrets


Enfant, Madeleine avait une boîte à secrets, elle les voyait plutôt comme des trésors, les secrets d’alors étaient légers comme l’air, petits comme les bobos quand elle s’écorchait les genoux en tombant. Elle l’entrebâillait parfois pour les montrer à ses sœurs et à ses copines. Pêle-mêle, elles entrapercevaient un caillou beige poli par l’eau de la rivière, une pâquerette qu’elle avait fait sécher entre deux pages d’un livre, une plume de pie, un ruban rouge, une feuille de tilleul toute rabougrie… À l’âge adulte, elle a repris cette habitude d’enfermer des trésors dans une boîte, celle de l’appareil photo. Elle a photographié des ombres et des reflets qui étaient là comme les fantômes de ses morts et de leurs secrets emportés, des siens aussi.

Vers onze ans, Madeleine a commencé à noter tout ce qui concernait son jardin secret dans un journal intime. Ce n’était pas un carnet avec un de ces jolis petits cadenas dorés, c’était un cahier d’écolière à grands carreaux. Elle y déposait ses secrets d’adolescentes, elle voulait les garder pour elle mais pour certains, ils commençaient à lui serrer le cœur et à peser sur sa vie. Quelques années plus tard, pas beaucoup, elle s’est mise à fumer et à souffrir d’insomnie. Ce n’est qu’à l’âge adulte, autour de ses trente ans, qu’elle s’est décidé à consulter comme on dit pudiquement.

Au fur et à mesure que Madeleine avançait dans l’âge, elle était dépositaire de secrets de plus en plus durs et lourds à porter. Elle avait du mal à se confier, à confier les secrets qui la dévoraient de l’intérieur. Très tôt, aux alentours de l’âge de raison, elle n’avait trouvé qu’une solution pour ne pas se laisser couler, le mensonge. À ses propres secrets, se greffaient ceux qu’elle soupçonnait chez ses très proches, ces secrets dont ils n’arrivaient pas à se libérer. Les chagrins et les blessures qu’elles devinaient, dont on ne se délestait pas en famille. Elle n’a jamais osé poser les questions frontalement même quand elle en aurait eu la possibilité.

Quand sa sœur, Nathalie, a été « suivie », seulement suivie, elle ne le sait toujours pas. Elle a refusé d’aller chez un médecin pour se faire examiner et en parler. Elle aurait pu essayer à ce moment-là, évoquer les attouchements, les viols répétés. Si ça n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait vécu, est-ce que ça n’ajouterait pas à sa souffrance ? Ni ce jour-là ni plus tard. Madeleine a longtemps porté la culpabilité de n’avoir pas su dire, partager se persuadant que les multiples tentatives de suicide et hospitalisations de sa sœur en psychiatrie ont pour origine une violence de même nature que celle qu’elle a supportée. Elle est en colère contre les autres, contre elle-même.

Déjà, toujours, l’idée de ne pas blesser ; quand elle sait combien les silences accumulés se font bruyants et pesants, elle ne veut pas ajouter sa peine à celle des autres. Longtemps après, Madeleine apprendra que le faire lui aurait permis d’avoir une meilleure vie et que parler peut aussi aider les autres. Sachant le temps nécessaire pour soigner les blessures et pour que les cicatrices s’estompent, elle est patiente, ce n’est pas toujours facile, avec les autres, elle ne rouvre pas les plaies, elle se répète, elle répète, qu’elle n’est pas compétente. Et puis, à quoi ça servirait, elle le dira souvent à Nathalie, elle n’est pas psy. Elle peut juste la soutenir matériellement et par sa présence quand elle va très mal.

Madeleine l’a fait, elle est allée pendant des années s’asseoir, s’allonger, parler ou se taire chez le psy, ça l’a aidée, ça l’aide encore aujourd’hui. Quand elle a fini par mettre les vrais mots dessus, c’était trop tard pour porter plainte, il y avait prescription. Quelques mois après les insomnies ont petit à petit disparu et elle a cessé définitivement de fumer et de prendre des antidépresseurs. Les mots écrits ne peuvent remplacer les mots dits tout haut, les mots murmurés ne peuvent remplacer les mots hurlés, ils aident sur le chemin et c’est déjà beaucoup.


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Laisser papa rejoindre maman…


À l’invitation de la cadre de santé, Agnès entre dans le petit cabinet médical de l’EHPAD. C’est le même qu’il y a juste quatre ans et quelques jours. Un bureau. Deux chaises d’un côté, une pour le médecin, elle, ce n’est pas la même ; l’autre, un peu en retrait, pour l’infirmière, elle, c’est la même. Deux de l’autre côté pour la famille du patient. Elle sait pourquoi elle est là, elle est seule, enfin pas vraiment, elle est la personne de confiance, elle représente ses sœurs et son frère avec qui elle en a longuement parlé la veille.

Pour sa mère déjà, elle n’avait pas eu de doute. Quelques semaines avant, pour la fête des mères, elle était allongée sur un lit, ne prononçait que des phrases incohérentes et murmurait des bribes de prières… Il faisait chaud. Elle refusait de boire l’eau gélifiée qu’on lui proposait, sa bouche était sèche. Agnès dénoyaute quelques cerises qu’elle a apportées. On lui dit que c’est de sa responsabilité, on craint une fausse route. Elles sont fraîches. Elle les a toujours aimées ainsi. Noires, pulpeuses et juteuses. L’espace d’un instant, un sourire. Dans le petit bureau, elle s’était souvenue que sa mère disait des personnes qui arrivaient à la fin de leur vie, « ça, c’est pas une existence ». C’était sa façon à elle de dire qu’elle refusait l’obstination déraisonnable si un jour elle se retrouvait dans la même situation. Alors oui, ils sont d’accord pour qu’on arrête les traitements, de la nourrir de crèmes desserts hyperprotéinés, de viandes et légumes hachés ou mixés, de lui faire boire de l’eau gélifiée. Elle va donc pouvoir bénéficier de la sédation profonde et continue, c’est tout ce que la loi autorise. Pour Agnès, ce n’est pas ça permettre à quelqu’un de mourir dans la dignité. Elle en a parlé avec son frère et ses sœurs qui en conviennent mais ils n’ont pas d’autre moyen que celui-là.

Un après-midi, quelques heures avant qu’elle meure, le père a demandé : « Est-ce qu’elle va mourir étouffée ». Lui, c’est un ancien mineur, il étouffe à cause de la silicose. Agnès voudrait bien lui répondre que non mais elle lui doit la vérité alors elle murmure « Je ne sais pas ». Le moment venu, ils sont tous là, près du lit, une dernière longue expiration, elle n’a pas étouffé, le père l’a entendu et vu. Ils ont continué à s’organiser pour venir lui rendre visite chacun un week-end par mois, ils habitent loin, ils travaillent loin. Les derniers mois, un monsieur, un ancien mineur aussi, qui vient voir son épouse dont il ne peut plus prendre soin à la maison, passe le saluer, et jusqu’au dernier jour, jamais il n'utilisera son nom de famille, tout le temps P'tit Louis. Au fond, pas de nom, un matricule, un numéro de lampe et un sobriquet, celui du père, c'était P'tit Louis. C'est ainsi que l'appelaient, lorsqu'ils se croisaient en ville ou sur le marché, les autres mineurs qui avaient fait équipe avec lui. D’autres avec qui il avait travaillé longtemps au fond, en tandem, lui donnait du « Comment ça va, mon homme ». Elle veut croire que ces courts passages ont été pour lui de petits moments de joie au mitan des jours où ses enfants étaient absents.

Pour le père, les années qui ont suivi la mort de la mère ont été longues, très longues, trop longues. Des hauts et des bas, tant pour le moral que pour la santé. Lorsqu’elle lui a rendu visite le week-end précédent, il a refusé les bonnes choses, celles qu’il aimait qu’elle lui a apporté à manger. Sans qu’elle s’y attende, il lui a dit :

- Je veux aller rejoindre ta maman.

- Papa, tu sais où elle est la maman ?

- Oui au cimetière.

Elle était restée sans voix. Dans un moment de lucidité dans le brouillard de la maladie d’Alzheimer, il avait dit ce qu’il souhaitait maintenant, elle voulait croire qu’il en serait ainsi. Agnès sait que dans quelques minutes, après un entretien très professionnel et profondément humain avec les soignantes, elle répondra oui quand il s’agira de laisser papa rejoindre maman. Elle est la personne de confiance, elle est l’aînée, par deux fois, c’est elle qui aura dû dire qu’ils sont d’accord pour que tout s’arrête.

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 13 : L’exercice que je vous propose aujourd’hui est dérangeant. Vous voilà prévenus. Vous devez commencer à comprendre que pour moi, l’écriture a à voir avec ce que l’on tait, ce que l’on ne peut pas saisir autrement que par elle. Il ne s’agit pas de thérapie, c’est un autre cadre, d’autres enjeux ; l’écriture permet une réappropriation de soi, une manière d’explorer les choses tues.

Olivia Rosenthal est une romancière et dramaturge, qui expérimente des formes, des manières de saisir l’écriture. Elle a écrit notamment Un singe à ma fenêtre, un roman qui porte en soi le rapport à l’écriture (elle obtient une bourse pour aller écrire sur les répercussions des attentats au gaz sarin de 1995 au Japon mais elle se rend compte que l’écriture l’invite ailleurs, sur d’autres trajectoires).

Voici l’extrait que je vous propose de prendre comme support pour la consigne d'aujourd'hui :


Répondez-y avec le plus de franchise possible, ou si vous n’avez pas envie de le faire en vous prenant comme sujet, faites-le pour vos personnages ou pour un personnage fictif, le secret que quelqu’un porte permet d’affiner une psychologie et surtout de fabriquer des failles à un personnage, ce qui est nécessaire pour créer l’empathie du lecteur (même si le personnage est antipathique, oui oui).

Jour 14 : Une fois que vous avez posé une forme d’intention, que vous avez identifié de quoi vous avez envie de parler (et encore une fois, cela peut être uniquement votre envie du jour), demandez-vous comment faire redescendre cette intention dans le concret, quelle scène pourrait vous aider à incarner cette notion, à répondre à votre question. Fonctionnez vraiment par images, et réfléchissez à trois images différentes, trois scènes différentes qui peuvent incarner ce motif.

Aussi, je vous invite à faire pareil, faire ce recensement de scènes (trois est un minimum) et ensuite, écrire quelques mots dessus (ou vous écrivez chaque scène en entier).

samedi 26 juillet 2025

Ce qui paraît décousu...

Je fais souvent ce rêve d’un livre qui réunirait tous ceux que j’ai aimés, toutes les phrases qui m’ont charmée ou révoltée, tous les poèmes qui m’habitent et me hantent. C’est bien le mélange des genres, c’est bien le chant en canon mais là, franchement, tu imagines le gloubi-boulga que ça donnerait. En fait, ce que je vois, ce n’est pas un gros livre, c’est un livre fait de fragments. J’ai écrit que je ne voulais pas écrire de confessions, d’autobiographie ; plus j’y réfléchis, plus j’avance dans ce défi, plus je me rends compte que ce n’est pas « ce que je ne veux pas » mais ce qui me fait sans doute le plus peur dans ce que je ne peux pas écrire. Surtout, je me demande comment le faire tout en prenant en compte ce que je ne veux, surtout, vraiment, pas faire c’est-à-dire « blesser quelqu’un que j’aime ».

Hier, j’ai lu Polaroids du frère de Grégoire Delacourt. Sur la forme, c’est ça, exactement ça mon désir de livre(s). Accrocher des fragments sur un fil conducteur, tisser une étoffe, coudre un patchwork qui transformerait ce qui paraît décousu en une pièce solide et délicatement agencée. J’ai aimé les passages de l’obscur au clair, de l’ombre à la lumière, des larmes au rire… d’un polaroïd à l’autre, la diffraction des couleurs et des tons, le kaléidoscope des émotions et des interrogations. Sur le fond, ce livre m’a parfois touchée, bousculée, bouleversée mais il m’a aussi irritée et agacée car entre les lignes, il m’a semblé déceler trop de justifications, trop d’excuses, de reproches faits aux autres, de « si j’ai fait ça, si j’ai fait comme ça, c’est parce que… à cause de… ». Ça, je ne veux ni l’écrire ni le laisser à lire entre les lignes, je veux un livre sans concession et sans faux-semblant.

De ces fragments que je pourrais entrelacer, j’en ai déjà écrits sur mon blog, ils y ont pris différentes formes : poèmes, aphorismes, textes (auto)biographiques ou fictionnés… Avec du travail sur la cohérence de forme et de thématique, ils pourraient servir de base à plusieurs livres. Des livres qui aborderaient, de manière personnelle, les sujets essentiels, les interrogations profondes et les difficultés à percevoir un chemin de vie. Oh ! j’ai dit précédemment que je ne veux pas continuer à écrire des textes « presque exclusivement tournés vers le passé », « dans lesquels il y a toujours quelque chose de ma vie, de mon parcours », « qui (s’)interrogent (sur) le sens de la vie ». Ces refus font certainement aussi partie de ce qui me fait peur. Alors, il faut que je me fasse confiance pour, en partant de cette matière, aller vers des fragments moins épars, aux tonalités plus variées, moins tristes, moins noires…

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 11 : J’ai pour habitude de dire que l’on écrit le livre que l’on voudrait trouver en librairie ou en bibliothèque et qui n’existe pas. Imaginez le livre que vous rêvez de lire, de trouver en librairie, à quoi il ressemble, de quoi il parle, quelle est sa forme. Si vous deviez raconter ce livre à un ami, que diriez-vous ? Et bien, écrivez-le et de manière très concrète, de quel sujet ça parlerait, qui seraient les personnages, les sujets, la forme du texte, le style d’écriture.

Un texte à la croisée des chemins, un texte qui tout en essayant de répondre à la consigne de ce jour, se glisse dans le sillage des autres consignes du début de semaine. Il me permet d’avancer et je pense que c’était une de mes motivations principales, sinon ma motivation principale, quand je me suis inscrite à ce défi, dans ce défi. J’empiète aussi, un peu, beaucoup sur la consigne de demain. Je pourrais, en effet, reprendre dans le dialogue, la conversation, un certain nombre de points et de questions abordés ici, et défendre ma démarche et mon point de vue face à quelqu’un qui me pousserait dans mes retranchements. 

vendredi 25 juillet 2025

De l'ombre à la lumière...

 

Tu t’es parlé comme à un être cher…


Chère Marie-Noëlle,

 

Écrire ou ne pas écrire, telle serait la question. Pourquoi tu veux écrire ? Qu’est-ce que tu veux écrire ? Tu entends souvent des auteurs et des écrivants dire que c’est vital pour eux. Ça ne l’est pas pour toi. Est-ce que c’est grave ? Sans doute pas.

Est-ce que tu veux écrire quotidiennement ? Non, tu ne le peux pas. Tu n’es pas du matin et souvent le soir, tu as dépensé au travail tout ton « temps de cerveau disponible ». Tu ne veux pas qu’écrire soit un devoir à faire le soir après l’école, encore moins une corvée qui s’ajoute aux autres. Tu pourras le faire dans quelques années quand tu n’auras plus à travailler si tu veilles à ne pas le remplacer par d’autres contraintes, je te connais bien tu sais. Tu vas écrire quotidiennement au fil de ce défi, c’est possible donc, oui mais est-ce que c’est ce que tu veux vraiment ? Bien sûr, comme tu l’as écrit à ton amie imaginaire il y a quelques jours, tu vas faire en sorte d’arriver au bout de ce défi mais si pour une raison ou une autre tu sautes un jour, une consigne, tu abandonnes en chemin, ce n’est pas grave non plus, tu vas bientôt avoir soixante ans, tu n’as plus besoin d’être la bonne élève que tu étais dans ton enfance et ta jeunesse.

Alors plutôt que de te mettre la pression, laisse ton âme et ton cœur accueillir ces moments où tu as quelque chose à dire, quelque chose à écrire, du temps et l’esprit de le faire. Tu as si peur de tout ce qui n’est pas prévu, de tout ce qui n’entre pas dans ta routine et déborde de ton quotidien que tu mets des limites partout, que tu t’enfermes dans les habitudes. Est-ce utile d’en créer une nouvelle avec et autour de ce temps d’écriture, tu ne le crois pas toi-même, alors laisse tomber ! Reprends plutôt le temps de regarder et d’écouter ce qui se passe autour de toi, de laisser venir l’imprévu et l’inattendu, ça te réconfortera et ça nourrira ton écriture.

Tu dois écrire quand tu en as envie, tu peux écrire ce que tu ressens à la lecture d’un livre et le partager même si tu n’es pas critique littéraire. Tu peux écrire sur une œuvre d’art même si tu n’es pas critique d’art. Tu peux n’écrire qu’à partir de toi, de ton expérience, eh bien, c’est très bien comme ça. Tu puises trop dans le passé et ne te tournes pas assez vers l’avenir, ça, tu pourras le faire évoluer au fil de l’écriture, tu en es capable. Tu veux qu’écrire te fasse avancer et t’épanouisse… alors va à ton rythme, écoute la sève qui monte en toi. Tu dois te faire confiance, enfin. Tu dois recommencer à regarder la vie autour de toi. Tu dois continuer à lire ces auteurs dont l’écriture trouve un écho en toi, ces textes qui sont des « miroir[s] qui se promène[nt] sur une grande route. Tantôt il[s] reflètent à [tes] yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. » Ces textes qui disent si bien ce que tu ne pourrais pas dire mieux, qui explosent en toi comme des grenades, qui te consolent mais aussi ceux qui te distraient et te reposent. Et si tu n’écris pas, ce n’est pas grave ; si tu écris seulement pour le plaisir et pour le partage, ce n’est pas grave non plus.

Au début de cette lettre, tu as hésité à mettre « chère » devant ton prénom… eh bien, tu vois, c’était une bonne idée puisque tu t’es parlé comme tu l’aurais fait à un être cher, tu t’es parlé avec beaucoup de sincérité et de bienveillance. Tu n’en as pas l’habitude mais tu verras, à l’avenir tu seras moins sévère et intransigeante avec toi. Tu te lâcheras la bride…

Va où le vent te mène,

N’aie pas peur, je suis là près de toi,

Marie-Noëlle

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Est-ce qu’elle sous-entend encore aujourd’hui…


- Oh, salut, comment tu vas ? T’es en vacances ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Par hasard, je croise Nadine dans la rue et comme d’habitude, elle a l’air pressé, pose des questions sans attendre une réponse mais aujourd’hui, elle s’arrête quand je lui dis :

- Bonjour. Je suis en congé mais pas encore vraiment en vacances. Je suis ici pour rendre visite à ma sœur qui est hospitalisée.

- J’savais pas qu’elle était malade.

- Elle est de nouveau en hôpital psychiatrique… alors avant de partir au bord de la mer, je viens passer quelques heures auprès d’elle. Après, j’retournerai chez moi puis je partirai en Normandie ou en Bretagne. J’ai besoin de me poser d’autant plus que pour cet été, je me suis inscrite à un défi d’écriture, j’écris tous les jours.

- Ah, bon, je ne savais pas que tu écrivais, tu écris quoi exactement ?

J’ai envie de lui répondre « Comment tu saurais, tu n’écoutes que toi… » mais je me retiens, si j’arrive à lui parler de mon projet, il existera un peu plus.

- Tu te rappelles les cahiers que je remplissais de citations, ces cahiers dans lesquels je recopiais mes poèmes préférés, ceux que je lisais dans les Poètes d’aujourd’hui empruntés à la bibliothèque ou au CDI.

- Oui, on a toutes fait ça quand on était au lycée mais on a arrêté, je ne vois pas où ça peut te mener.

- Moi, des cahiers comme ceux-là, j’ai continué à en remplir, moins de poèmes recopiés, plus de citations ; et puis, petit à petit, j’ai commencé à y noter mes propres bouts de textes.

- Ça m’étonne pas, on te trouvait bizarre déjà à l’époque (est-ce qu’elle sous-entend, encore aujourd’hui), tu restais chez toi, tu passais tout ton temps à lire et à écouter des chansons intellos ou engagées plutôt que d’aller en ville pour faire du shopping (je me dis qu’en ce temps-là, on disait lèche-vitrine, pas shopping), dans les booms pour draguer…

- Finalement, je n’ai pas beaucoup changé, tu sais. Après les cahiers, il y a eu un blog dans lequel j’ai partagé des textes avec des anciens amis ou connaissances, parfois sans le savoir, et avec des inconnus dont certains sont devenus mes amis dans la vraie vie.

- Ça m’intéresse, tu m’enverras le lien par SMS.

- Oui, si tu veux (je sais bien que je ne le ferai pas et qu’elle aura oublié très vite notre conversation). Tu sais, j’ai souvent pensé à réunir ce qui était amassé dans ces cahiers dans un livre qui compilerait tous ceux que j’ai aimés, toutes les phrases qui m’ont charmée ou révoltée, tous les poèmes qui m’habitent et me hantent.

- C’est bien le mélange des genres, c’est bien le chant en canon mais là, franchement, tu imagines le gloubi-boulga que ça donnerait.

- Je le sais bien, c’est pourquoi j’y ai renoncé (sourire). Pour l’instant, je ne me vois pas écrire un roman, des nouvelles peut-être, mais surtout, je voudrais faire quelque chose de concret, un livre peut-être plusieurs en partant des textes que j’ai publiés sur le blog.

- Un livre, ça veut dire que tu voudrais être publiée ?

- Oui, pourquoi pas ? Tu sais, ça s’rait pas un gros livre, juste un petit livre fait de flash-back sur ce qu’a été notre enfance et notre adolescence ici. Un livre sans concession et sans faux-semblant mais surtout où je ne dirais rien qui puisse blesser quelqu’un que j’aime.

- Tu vas te planter, tu es bien placée pour savoir que ce qui marche, c’est le grand déballage, les règlements de compte, les dénonciations…

- Je t’arrête tout de suite, oui, ça, je l’sais mais je n’en veux pas. Je voudrais juste un recueil qui passe du clair à l’obscur, de l’ombre à la lumière, du rire aux larmes !

Elle regarde sa montre. Je lis dans ses yeux que je suis restée pour elle l’adolescente rêveuse et bizarre que j’étais il y a plus de quarante ans.

- Bon, faut que j’y aille là. Bonne chance et peut-être à une autre fois sur les rayonnages d’une librairie.

Je sens l’ironie dans cette phrase, dans sa voix…

- Au revoir, à une prochaine fois peut-être.

Je la regarde s’éloigner et reprendre son shopping.

Avant de me rendre à l’hôpital où les visites ne commencent que dans une heure, je m’assieds à la terrasse d’un café pour attendre. Je pense au défi estival auquel je me suis inscrite, je pense au groupe Whatsapp des participant·es où règne l’attention et la bienveillance. Je n’enverrai pas le lien par SMS à Nadine.

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Textes écrits avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 10 : Écrivez une lettre à l’écrivant que vous êtes. Lola Lafon a un document (elle en a beaucoup en plus de son texte) dans lequel elle se parle à elle-même, où elle fait se rencontrer celle qui ne sait pas encore écrire et celle qui veut écrire. Écrire ce qui hante et de quoi ça parle, l’écrire frontalement.  Si ça vous semble bizarre, tout va bien. Si vous trouvez ça ridicule, vous allez être surpris. Cela permet de poser les choses en face de soi, de les extraire, et écrire les fait exister. Écrivez à l’écrivain que vous voulez être, posez lui des questions, dites lui clairement ce que vous voulez, oser avouer le pourquoi de votre écriture.

Jour 12 : Imaginez une conversation, un dialogue avec quelqu’un à qui vous devez expliquer ce que vous voulez écrire et qui ne comprend pas. Il s’agit bien d’une conversation donc d’un langage parlé, oral (vous allez ainsi pouvoir découvrir la difficulté du dialogue, mais peu importe la forme, c’est le contenu). Le but de cet exercice est de tenter de mettre en mot ce que vous voulez raconter, d’imaginer la contradiction, la conversation qui oblige à affirmer et préciser.

lundi 21 juillet 2025

Je ne veux pas...

Je ne veux pas écrire de roman,

Je ne veux pas écrire de roman historique,

Je ne veux pas écrire de roman d’amour,

Je ne veux pas écrire des confessions,

Je ne veux pas écrire d’autobiographie ou d’autofiction,

Je ne veux pas écrire de biographie, même romancée,

Je ne veux pas écrire de romance, qu’elle soit dark ou pas,

Je ne veux pas écrire de récit de voyage,

Je ne veux pas écrire de littérature feel-good,

Je ne veux pas écrire de chick lit.


Je ne veux pas avoir à justifier pourquoi je ne veux pas écrire tout ça. Ça n’a rien à voir avec ce que j’aime lire ou pas. Ça restera entre moi et moi.


Je ne veux pas écrire quelque chose qui pourrait blesser quelqu’un que j’aime,

Je ne veux pas « écrire comme » même si j’ai bien aimé écrire quelques « en lisant, en écrivant »,

Je ne veux pas être un.e narrateur·ice omniscient·e,

Je ne veux pas écrire sur des milieux sociaux que je ne connais pas,

Je ne veux pas être triste et mélancolique quand j’écris,

Je ne veux pas que la page blanche soit le divan.


Je ne veux pas continuer à mettre la barre trop haut (c’est subjectif, je le sais bien) et m’en servir pour ne pas écrire,

Je ne veux pas continuer à concevoir l’écriture comme un exercice à rendre le soir après le travail,

Je ne veux pas continuer à concevoir l’écriture comme une corvée qui précède les autres ou s’y ajoute,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes presque exclusivement tournés vers le passé,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes dans lesquels il y a toujours quelque chose de ma vie, de mon parcours,

Je ne veux pas continuer à écrire des textes qui (s’)interrogent (sur) le sens de la vie.


Que sont ces « je ne veux pas continuer à… » Certains ont-ils contribué à l’assèchement de 2020 ? D’autres ne sont-ils pas plutôt ce qui me fait écrire, le moteur de mon désir d’écrire ?


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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 2 : On mouille le cou, pour fouiller ses obsessions d'écriture et trouver son sujet  ».

Jour 8 : Faites l’inventaire des choses que vous ne voulez pas écrire, comme une liste de courses, les petites choses et les grandes choses, les interdits et les absences d’envies, les impossibles aussi. Il faut au moins une liste de vingt propositions. Dans un inventaire, on peut y mettre des toutes petites choses et des grandes idées, dépliez l’exercice, ça peut prendre dix minutes comme deux heures (je vous assure).

dimanche 20 juillet 2025

Juste un prénom, Hervé...

Depuis plusieurs années, je suis sur une boucle de messagerie instantanée bien connue. Elle réunit des « anciens » du hameau où j’ai grandi jusqu’à mes six ans presque et demi. De loin en loin, on se donne des nouvelles, on s’échange des souvenirs, on partage des liens vers des trucs sympas…

Un matin, un nouveau membre rejoint le groupe, juste un prénom, Hervé. Dans ma poitrine, mon cœur se met à battre plus vite, plus fort, Hervé, c’était mon amoureux à l’école maternelle, un amour secret comme ils le sont à cet âge. On s’était embrassé… sur la joue dans la cour de récréation, dans cette école où j’étais retournée dans les années quatre-vingt-dix et qui avait disparu, et on se tenait la main sur le chemin du retour à la maison.

Ne pas envoyer de Message Personnel, se laisser le temps d’aviser, pour une fois, ne pas être dans l’immédiateté, la réaction irréfléchie induite par les réseaux sociaux. Dans l’après-midi, une notification m’indique un nouveau message d’Hervé, il en dit plus sur lui, il écrit son nom de famille, ce n’est pas l’Hervé de la maternelle, c’en est un autre.

Suis-je déçue ? Suis-je soulagée ? Je ne sais pas trop. En réponse, je lui laisse juste un « Bienvenue dans le groupe ! »



Photo prise en 2007

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 1 : Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture ».

Jour 5 : Vous venez de recevoir un message d’un ami d’école primaire que vous n’avez jamais revu depuis, qui vient vous donner des nouvelles de lui et en prendre de vous. Imaginez la discussion. La discussion se ferait uniquement par écrit, par échanges de mails ou de sms (cette consigne peut être prise encore une fois en vous prenant comme sujet ou en imaginant deux personnages qui se retrouvent). L’idée de cette consigne est d’imaginer deux trajectoires de deux personnages ayant grandi ensemble, que se disent-ils, que choisissent ils de dire de leurs vies ?



Tricher avec le hasard...

La photo que l'on a pas prise

Celle que l'on a perdue

Celle que l'on n'a pas comprise

[...]


La photo d'avant

Celle d'après, tu sais celle qui s'efface

Celle que l'on a déchirée

[…]

[Gaëtan Roussel, Camélia Jordana]


Ce matin, j’ai mis l’appareil photo dans mon sac en me disant « tiens, si je reprenais un compagnonnage avec celui-là ». C’est de nouveau un Panasonic, je l’ai depuis plus longtemps que je ne le croyais. La mémoire vive me joue des tours, pas celle de l’ordinateur, la mienne.

La prochaine photo, celle que je n’ai pas encore prise…

Aujourd’hui, les nuages ou la pluie à partir de mon balcon ?

Demain, en attendant chez le dentiste ?

La semaine suivante, par la fenêtre du train ?

Celle d’après, sur mon lieu de villégiature ?

Je sens qu’elle existe déjà dans mon regard mais je ne suis pas certaine d’avoir envie d’entendre le déclic qui va fixer le temps sur un instant.

Finalement, elle arrive plus vite que je ne le pensais, comme la sensation de maîtriser quelque chose qui n’aurait pas dû l’être, de tricher avec le hasard. Elle est prise avec mon téléphone dit intelligent, et c’est celle de l’appareil photo. Il est au-dessus du sac, pas au fond, c’est peut-être déjà un signe…

Sera-t-elle la première d’une nouvelle série documentant mon quotidien ou ne sera-t-elle qu’une photo qui en attend une autre pendant des jours voir des mois ?


Tiens, si je reprenais un compagnonnage avec celui-là (20 juillet 2025)


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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 1 : Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture ».

Jour 7 : Hier, vous avez écrit depuis la plus ancienne photo de votre galerie. Aujourd’hui, vous allez écrire depuis la prochaine photo qui rejoindra la galerie de votre téléphone. Pour le moment, elle n’existe pas, mais imaginez la prochaine, que vous allez prendre vous-même ou que quelqu’un va vous envoyer. Avant d’écrire, projetez une image dans votre tête et ensuite écrivez de la même manière que l’exercice précédent.

samedi 19 juillet 2025

Retrouver le goût…

 

En août 2007, j’achète un Panasonic FX-10. Depuis un peu plus d’un an, je suis la tatie d’un petit garçon à qui je rends visite très régulièrement ; je le prends en photo dans les moments partagés avec lui et ses parents. J’utilise des appareils photos jetables et j’en ai marre. Alors, j’achète ce tout petit appareil, il est léger, il tient dans un sac. Je ne sais pas encore qu’il ne quittera pas mon sac jusqu’à ce qu’il me lâche des années plus tard. Je ne sais pas encore que pendant des années je vais prendre des photos quasi quotidiennement documentant ainsi mes promenades au fil des lieux et des saisons, ma vie professionnelle et personnelle. Quelques semaines plus tard, je fais également l’acquisition d’un reflex mais c’est lourd et encombrant, sans compter qu’il y a plusieurs objectifs, qu’il faut en changer pour faire différents types de photos, ça devient moins spontané, moins pris sur le vif. Lui aussi va finir par me lâcher en 2020, en plein confinement. Un message indique qu’il faut aller chez le photographe pour la réparation ; or, le vrai photographe chez qui je l’ai acquis ne rouvrira pas les portes de sa boutique après la crise Covid.

 

Cette photo n’est peut-être pas la première prise avec cet appareil compact ni la première postée sur Flickr. Ce dont je suis certaine c’est qu’elle a été prise lors de ma première promenade photographique en bords de Marne, c’était à Maisons-Alfort où j’habitais alors. Je n’ai jamais su qui était l’auteur de ce buste, je le nomme « Le Cri » car il me fait penser, allez savoir pourquoi, au tableau d’Edvard Munch. Je l’ai photographié plusieurs fois. La photo qui exprime le mieux mon sentiment est celle prise sous la neige, en janvier 2009. Elle reflète à la fois ce que je ressens intérieurement et la sympathie que j’éprouve pour tout humain qui crie silencieusement ou pas, tout humain qui crie contre la misère, contre la violence, contre la guerre, contre tout ce qu’il ne veut plus subir.

 

Depuis la mort du Panasonic, j’ai eu plusieurs autres appareils compacts mais aucun ne m’a autant conquise, avec aucun je n’ai lié une telle complicité quotidienne, une telle intimité. La plupart du temps, ils restent sur la console de l’entrée sans que j’y prête attention ou que je me dise « tiens, si je reprenais un compagnonnage avec celui-là ». Et puis, il y a eu l’année 2020, elle a vraiment été une année d’assèchement, ne plus pouvoir sortir librement, aller où je veux quand je veux a mis un coup d’arrêt presque simultané à mon désir de photographier et à celui d’écrire. M’exprimer dans ce monde qui n’a pas eu d’après humainement, socialement et écologiquement acceptable moi m’a paru vain. Aujourd’hui, avec le défi d’été, je retrouve le goût des mots. Je vais peut-être aussi retrouver celui des images et ne plus me cantonner quasi exclusivement à des photos d’œuvres ou de détails qui me vont à l’âme ou au cœur lors des visites de musées ou d’expositions, retrouver le goût de la vie et des gens en sortant plus souvent à leur rencontre.

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 1 : Trempez un doigt dans la piscine, avec un premier désir d'écriture ».

Jour 6 : Vous avez dans votre téléphone (si vous n’avez pas de téléphone, vous avez des photos dans des albums ou en vrac dans une boîte à chaussures). Prenez la plus ancienne photo présente dans votre galerie et écrivez un texte dessus, pas une description mais cherchez l’émotion qui se produit au moment où vous la regardez à nouveau.