samedi 27 décembre 2025

Page 66 - « Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. »

Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. J’ai appris ça de ma mère il y a bien longtemps, quand mon père rentrait tard le soir et qu’il voulait tout savoir de ce qu’elle avait fait pendant la journée. Elle déposait alors sur la table de la cuisine le frichti qu’elle avait maintenu au chaud pour lui sur l’arrière du poêle, tournait les talons et revenait s’asseoir à côté de moi pour écouter la radio. Elle me regardait d’un air las et me répétait à chaque fois « Ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer ». À cette époque, je ne comprenais pas bien ce qu’il y avait à expliquer puisque toutes ses journées se ressemblaient et que mon père posait quotidiennement la même question plus par habitude que par volonté d’intrusion dans l’intimité de ma mère.

Aujourd’hui, face à Élisabeth, quand j’ai vraiment besoin de savoir pourquoi elle était partie il y a plus de vingt ans pour finalement revenir et m’appeler hier pour qu’on se parle, je me souviens de cette phrase maternelle tandis que tant d’interrogations me brûlent les lèvres. Je me dis que si elle m’a donné rendez-vous dans ce café du centre-ville, c’est bien qu’elle va apporter des réponses à mes questions sans que j’aie besoin de les énoncer. Je l’ai rejointe sous la terrasse couverte pour, malgré la pluie intermittente, profiter de la douceur de ces premiers jours d’automne. Nous nous sommes embrassés maladroitement sur les joues. Nous avons commandé chacun un chocolat chaud et une crêpe, elle une à la confiture d’orange amère, moi au sucre. Alors que j’ai arrêté de fumer depuis longtemps, je suis passé au bureau de tabac d’à côté pour acheter un paquet de cigarettes et un briquet. Comme je retire brusquement le papier cellophane du paquet, elle sort de son sac sa vapoteuse pour m’accompagner.

- J’ai arrêté de fumer depuis cinq ans mais j’ai encore besoin de cette béquille, dit-elle en souriant d’un air amusé.

J’allume une cigarette, aspire profondément et rejette lentement la fumée d’abord par le nez puis par la bouche. L’une comme l’autre nous hésitons à entrer dans le vif de la conversation. Elle a gardé ce sourire provocateur et ce regard provocateur que je lui ai toujours connus. Elle me regarde dans les yeux et commence :

- J’ai souvent pensé à toi, François, pendant toutes ces années. Chaque fois que j’ai été en contact avec mes parents, je leur ai demandé de tes nouvelles. Au fil du temps, ils ont eu de moins en moins à me dire.

Je n’y tiens plus, je veux qu’elle en vienne au fait. Élisabeth enchaîne :

- Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Je me suis senti autorisé à lui demander des explications :

- Pourquoi es-tu partie ? Qu’es-tu devenue pendant tout ce temps ? Que fais-tu aujourd’hui ?

- Doucement François, s’il te plaît. Une chose à la fois. Je suis partie parce que je n’étais pas prête pour la vie bien rangée qui m’attendait : trouver un travail, t’épouser, avoir des enfants avec toi. Je m’interrogeais sur le sens de ma vie et je n’en trouvais pas.

- Tu aurais pu m’en parler. J’aurais compris. Mais partir comme ça, disparaître sans donner de nouvelles, je ne saisis toujours pas. Est-ce que tu imagines ma peine et mon inquiétude ?

Le ton de ma voix était monté.

- François, arrête, s’il te plaît, ne ramène pas toujours tout à toi. Écoute ce que je te dis. Je vivais la vie que je m’étais choisie et j’aimais ça. Chaque année, mes parents sont venus me rendre visite et ils ont fini par accepter mon choix et par l’approuver, est-ce que tu ne peux pas faire pareil ?

- Si tout est comme tu l’as souhaité, pourquoi es-tu revenue aujourd’hui ?

Elle me regarde alors gravement et répond :

- Il y a deux ans, on m’a diagnostiqué une grave maladie et maintenant les médecins prétendent qu’il me reste environ six mois à vivre. Je suis revenue ici pour finir ma vie auprès de mes parents et afin de solder tout ce qui m’attache encore au passé.

Moi qui étais venu ici pour tout savoir, qui demandait des explications quelques minutes auparavant, je restais sans voix. Nous nous taisons tous les deux et je pose délicatement et tendrement ma main sur la sienne. Une larme coule sur la joue d’Élisabeth.

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Erri De Luca – La nature exposée – Gallimard

Page 66 - « Je ne demande pas pourquoi, ce n’est pas bien de demander à une femme de s’expliquer. »


© Conyers


vendredi 26 décembre 2025

Page 66 - « Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. »

Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. Il va falloir y aller maintenant, se dit Pascal qui était le dernier client de l’Éden bar ; il vide son verre de Ballantine's, recule bruyamment le tabouret haut duquel il descend difficilement et se dirige vers l’entrée en titubant légèrement.

- Salut Michel, crie-t-il, en laissant la bise s’engouffrer par la porte ouverte. Il sort en traînant les pieds, pousse la porte, relève le col élimé de son vieux manteau, jette un regard sur la droite de la rue et se met en route vers la gauche sous les lampadaires dont la lueur jaune blafarde éclaire faiblement son chemin. Il n’a aucune envie de rentrer seul chez lui mais où pourrait-il bien aller à cette heure-là, tout est fermé en ville, même la gare. Il y aurait peut-être Fred à qui il pourrait vendre une petite visite.

Malgré le froid et la fatigue, il fait un crochet par l’épicerie de nuit où il achète une bouteille de vodka et une autre de bourbon qu’il se fait emballer dans un sac plastique avant de repartir de son pas indolent. Il marche encore plus d’une demi-heure pour arriver jusqu’au pied de l’immeuble de Fred. Il lève les yeux, il y a encore de la lumière à la deuxième fenêtre du cinquième étage. Soit son vieux pote n’est pas encore couché, soit il s’est endormi devant la télévision. Il pousse la lourde porte d’entrée de l’immeuble et se dirige vers l’ascenseur ; comme d’habitude, il est en panne. Allez mon vieux, maintenant il va falloir se payer les cinq étages à pied. Il monte péniblement les escaliers, les deux bouteilles tintent dans le sac en plastique. Il doit appuyer sur le bouton électrique à chaque étage car la minuterie est trop brève et à chaque fois tout s’éteint avant qu’il ait le temps d’atteindre le nouveau palier.

Arrivé au cinquième, il hésite. Vaut-il mieux frapper ou sonner ? Il frappe d’abord cinq coups sans réponse. Alors, il sonne. Il entend des pas dans le couloir, la porte s’entrouvre. Fred n’utilise jamais le judas bien que ses enfants lui répètent sans cesse qu’à son âge, ce n’est pas très prudent ; sa fille l’asticoterait fortement si elle savait qu’il ouvre la porte sans précaution à cette heure-là. Quand il reconnaît Pascal, il ouvre franchement la porte. Il a l’air quelque peu ensommeillé mais quand son ami lui montre le sac qui contient les deux bouteilles, son visage s’illumine d’un sourire et d’un geste du bras il l’invite à entrer. Ils s’installent sur le canapé usagé. Fred débarrasse les boîtes de pizza vides et ce qui traîne sur la table basse. Il va chercher deux verres presque propres dans le placard de la cuisine et revient avec un paquet de chips entamé ; avec le reste de pizza froide, ça fera l’affaire pour les aider à écluser les deux bouteilles d’alcool.

Pascal sort les bouteilles du sac, ils ouvrent chacun la leur et remplissent leur premier verre. Fred rallume la télévision, ça fera un bruit de fond. Il sait bien qu’il n’aura pas à faire la conversation avec Pascal qui restera silencieux jusqu’à l’aube, quand le moment sera venu pour lui de rentrer et de dormir toute la journée avec sa solitude.

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Tonino Benacquista – La commedia des ratés – Gallimard (Folio policier)

Page 66 - « Un serveur éteint les lumières et débarrasse les derniers verres. »


© gringerberg


jeudi 25 décembre 2025

Page 66 - « Je ne danse pas avec mon frère aîné... »

Je ne danse pas avec mon frère aîné, je n’ai jamais dansé avec lui. Quand nous étions enfants, la différence d’âge était trop grande pour que nous partagions des jeux ou des rondes. Puis le temps nous a éloignés l’un de l’autre, nous avons grandi sans apprendre à nous connaître, sans qu’une certaine complicité se tisse entre nous. À chacune de ses visites, nous étions comme des étrangers, c’est à peine s’il posait un regard sur moi ou m’adressait une parole au moins attentive sinon intéressée. Quant à moi, je n’avais d’yeux que pour lui. Aujourd’hui, quand il revient à la maison, il ne passe pas beaucoup de temps avec moi, il préfère aller faire la fête avec ses amies et ses copains, se promener avec eux dans la campagne et les forêts alentour.

Si nous nous croisons parfois dans une soirée dansante, il m’ignore. Il ne lui viendrait pas à l’idée de me faire tourner dans ses bras comme le font frère et sœur en riant, pour s’amuser. Et c’est aussi bien comme ça… Depuis quelques mois, j’éprouve en effet pour ce frère aîné qui ne me traite pas comme sa sœur, que je connais si peu, que je ne considère plus comme mon frère, un désir si puissant que s’il me prenait dans ses bras, je pourrais faire fi de tous les tabous et de tous les interdits et me laisser aller à l’embrasser amoureusement. Puis je collerais mon corps tout contre le sien lui promettant des moments sensuels et érotiques qu’il n’avait jamais espérés ni obtenus avec les autres.

C’est alors que je vis ma mère traverser la salle. Elle avait dû m’observer tout le temps de mes rêveries et avait sans doute perçu dans mes regards et dans mon corps cet élan qui allait me précipiter vers mon frère. Elle se précipita vers moi, me saisit fermement par la main et me conduisit près d’un trio qu’elle me présenta comme étant les Duban. Elle m’enjoint d’inscrire le fils, Adrien, sur mon carnet de bal et s’éloigna. Elle me laissait en tête à tête avec ce garçon sans grâce et sans allure, boutonneux et aussi blanc qu’une asperge. Il me sourit, entoura ma taille de sa main droite et prit la mienne avec la gauche avant de m’entraîner dans une valse.

Je cherchais mon frère des yeux sans le trouver, il avait vraisemblablement filé avec la belle blonde élégante qui lui parlait tout à l’heure. Moi, je n’entendais rien de ce que me disait ce cavalier insipide qu’on m’avait imposé.

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Marguerite Duras – L’amant – Minuit

Page 66 - « Je ne danse pas avec mon frère aîné, je n’ai jamais dansé avec lui. »

Danse à la Ville - Auguste Renoir © Michael Gaylard


mercredi 24 décembre 2025

Page 66 - « Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way »...

« Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way » avait crié ma mère alors que je m’étais levée du canapé en colère et précipitée vers la porte de l’entrée. J’avais décroché mon écharpe, le fameux vêtement de pluie bleu marine à fermeture éclair blanche et jaune et mon sac à dos de la patère, ouvert et claqué la porte. Sur le perron, j’avais noué l’écharpe autour de mon cou, revêtu l’imperméable à la va-vite et m’étais jetée sous la pluie en grommelant « Quel culot ! », parler de promenade alors qu’elle venait de me faire sortir de mes gonds en disant que je ne pourrai pas aller à la fête du Jour de l’An organisée par mes amis de lycée. Décidément, elle n’accepte pas que je sois maintenant presque une adulte. Ça doit lui foutre un coup de vieux à mon avis. Elle croit que je suis encore la petite fille qui venait se réfugier dans ses jupes quand quelque chose se passait de travers dans la cour de récréation ou sur le chemin du retour. J’en ai marre de passer le réveillon avec mes parents, mon oncle Raymond, ma tante Lucienne et mes cousins. J’ai envie pour une fois de faire la fête avec les copines et les copains. Qu’est-ce qu’elle pense, qu’on va tout mettre à sac chez Christian dont les parents sont partis réveillonner en Corse lui laissant l’appartement, qu’on va boire de l’alcool jusqu’à en être ivres voir pire, que ça va finir en orgie. Non, nous, on veut juste passer un bon moment ensemble.

Hors de question que je rentre à la maison pour qu’elle m’empêche de ressortir le moment venu. Merde, elle devrait rouler encore plus vite cette voiture, me voilà mouillée de la tête aux pieds, mon pantalon est à essorer. Il ne me reste plus qu’à aller chez Nicole pour qu’elle me prête des vêtements pour la soirée. Je ne vois rien avec toute cette pluie devant les yeux… Et maintenant je me mets à pleurer. Quelle conne ! Un arrêt de bus, je vais m’y mettre à l’abri en attendant que ça se calme.

Un bus s’arrête, justement Nicole en descend et me rejoint. Je lui raconte tout. Elle met son bras autour de mes épaules et m’attire près d’elle sous son parapluie et nous partons sous la pluie qui continue à tomber dru en riant et en sautant dans les flaques. Une fois arrivée, elle claque la porte et crie à sa mère qui regarde la télévision dans le salon « Je monte dans ma chambre avec Isabelle ». Nous enlevons nos chaussures et les déposons dans l’entrée avant de nous précipiter dans l’escalier. Nous prenons une douche chaude, enfilons chacune un pyjama douillet et passons l’après-midi à écouter nos chansons préférées sur son tourne-disque. En fin de journée, nous buvons un chocolat chaud et mangeons quelques petits gâteaux.

Vient ensuite le moment de se préparer pour aller chez Christian. Elle ouvre son armoire en grand, choisit une robe rouge à bretelles et un boléro noir à paillettes, moi une robe bleue pailletée et une veste assortie. Nous nous maquillons dans la salle de bains en chahutant, nous aspergeons de Poison, parfum qu’elle réserve aux grandes occasions, puis passons les tenues que nous avons déposées sur le lit. Nous nous regardons dans le grand miroir et sautons de joie. Nous voilà prêtes pour notre premier réveillon avec nos amis. Elle me prête son manteau bleu marine et enfile le noir, elle prend le grand parapluie à fleurs de sa mère sous lequel nous pourrons nous abriter toutes les deux s’il pleut et nous voilà parties bras dessus bras dessous, riant à gorge déployée en direction de l’appartement des festivités.

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Annie Saumont – Le tapis du salon : nouvelles – Julliard

Titre de la nouvelle avant la page 66 qui est blanche : « Et ne va pas te promener sous la pluie sans ton K-Way »...


 

mardi 23 décembre 2025

Page 66 - « La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon... »

La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, Helena fixa une dernière fois le lointain où le bateau qui emmenait Franz, son fils, vers l’Europe n’était plus qu’un point blanc seulement perceptible par quelques volutes de fumée blanche. Elle ne le reverrait pas avant la fin de ses études. Elle allait passer les cinq années à venir en tête à tête avec Hans, son mari, avec qui elle ne partageait plus grand-chose.

Avant que son regard ne se brouille de larmes, elle tourne le dos à la mer et s’engage dans le chemin en pente douce qui la conduit jusqu’au village où elle a laissé sa voiture près de l’église. Elle sait qu’avec ce départ se referme la porte de sa jeunesse et de l’adolescence de Frantz. Elle voudrait s’asseoir là, dans l’herbe au bord du sentier mais ne sachant pas si elle pourrait se relever, elle y renonce. Elle boira plutôt un verre au café près de la fontaine où l’animation la distraira et lui permettra de ne pas trop ressasser ses idées noires.

Elle termine le trajet d’un pas alerte, s’installe à la terrasse, commande un thé à la menthe et deux baklavas. En attendant qu’on les lui apporte, Helena regard autour d’elle ; des personnes âgées sont là à boire un verre, quelques personnes traversent la place, les autres sont restées chez elles au frais, à l’abri de la chaleur écrasante de ce début d’après-midi. Le serveur, un garçon qu’elle ne connaît pas, aussi brun que Frantz est blond, pose la théière, le petit verre aux mosaïques colorées et les pâtisseries sur la petite table et lui verse un verre. Elle lui sourit et le remercie.

Elle souffle très doucement sur le thé brûlant, en aspire délicatement une gorgée et entame le premier baklava. Elle sort ensuite de son sac un paquet de cigarettes dont elle retire brusquement le papier cellophane, en fume une qu’elle écrase nerveusement dans le cendrier. Elle retarde le plus possible la fin de cet intermède improvisé, le moment de rentrer à la maison. Elle finit par régler l’addition et se lève pour rejoindre sa voiture. Elle s’assied à l’intérieur, lâche un long soupir, met la clé sur le contact et démarre lentement.

Sur le chemin de la corniche, son regard se brouille de larmes qu’elle ne peut retenir, elle rate le virage, la voiture dévale dans les rochers et s’écrase sur la plage en contrebas. Helena est morte. La voiture et son occupante seront retrouvées par Hans quelques heures plus tard, alors qu'il rentre du travail à vélo et que le soleil commence à s’effacer à l’horizon.

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Gustave Flaubert – Salammbô – GF-Flammarion (Folio)

Page 66 - « La voûte du ciel s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer »...

 


 

lundi 22 décembre 2025

Page 66 - « J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique »…

J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique malgré nos différences. Tout en moi était alors en harmonie, corps, cœur, esprit. Tout s’est mis à frémir pour vous. Presque tremblante, je me suis reculée pour mesurer si vous étiez aussi troublé que moi. Oser… dire l’émotion, un geste sans équivoque vers vous, une folie, vous enlacez là maintenant, vous embrasser, vous entraîner dans la danse. Pour la première fois, je ressentais dans le ventre ces papillons dont jusque-là je n’avais fait qu’entendre parler. Vous avez tendu votre bras, posé votre main sur ma joue, planté vos yeux dans les miens. Et vous avez dit : « Ça ne va pas être possible, ma belle. » Un enfant s’est alors précipité vers vous, vous l’avez pris dans vos bras et avec lui vous êtes entré dans la farandole tourbillonnante. Je suis restée là sur le bord de la piste à vous regarder tourner joyeusement. Ma sœur, dont c’était le mariage s’est approchée, « Quelque chose ne va pas ? » m’a-t-elle demandée en me regardant d’un air distrait. « Non, tout va bien » ai-je répondu en l’entraînant dans la danse. Vingt ans après, les nouveaux mariés d’alors fêtent leurs noces de porcelaine. À table, le hasard vous a placé en face de moi. Vous êtes seul aujourd’hui. Vous me souriez, vous faites le tour de la table, prenez ma main, « On y va » me murmurez-vous à l’oreille. J’ai attendu ce moment pendant vingt ans. Pourtant, je réponds « Non, il est trop tard ». Les papillons dans le ventre sont morts, l’harmonie est ailleurs.


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Pier Paolo Pasolini – Sonnets – Gallimard (Poésie) – Édition bilingue français / italien, traduction : René de Ceccatty.

Troisième ligne du sonnet de la page 67, celle de la traduction.

Page 67 - « J’ai osé vous effleurer à peine, mon unique »…


 

jeudi 31 juillet 2025

Incommunicabilité...

Anne-Marie entre dans la petite galerie commerciale de son quartier. Heureusement, ça ne va pas lui prendre cent sept ans, les supermarchés, elle les déteste, elle n’y va que les trois ou quatre semaines pour les produits de base, le papier toilette, les boîtes de sardines ou de petits pois carottes, le riz… Aujourd’hui, elle n’a pas trop le choix, si elle veut avoir de la crème hydratante pour demain matin et une salade à manger ce soir, c’est le supermarché ou rien. Je la vois entrer dans la galerie commerciale, elle se frotte les bras comme pour les réchauffer, la climatisation à fond a dû lui faire l’effet d’un choc thermique avec les quarante degrés qu’il a fait à l’extérieur cet après-midi. Elle va directement au supermarché, elle slalome entre les rayons, elle sait ce qu’elle veut mais elle hésite, c’est normal, déjà qu’ici, ce n’est pas facile de comprendre leur logique mais récemment, ils ont déplacé des rayons. « Hygiène et beauté », elle se calme, ralentit le pas.


« Soins du corps », « Soins capillaires », ah, « Soins du visage ». Elle veut juste une crème hydratante, elles sont où les crèmes hydratantes, son regard balayent les rayons, crèmes de jour, crèmes de nuit, sérums anti-âge… Elles sont là, elle regarde les boîtes, il y en a tellement, elle ne sait laquelle choisir, en plus, elle doit faire attention, elle est allergique à l’huile d’argan, au beurre de karité, au baume du Pérou… c’est vraiment écrit tout petit, même avec ses lunettes, elle a du mal pour lire les étiquettes et les notices. Elle essaie de lire sur trois boîtes et deux tubes. Elle s’agace toute seule avec ces histoires d’allergies. Finalement, elle repose tout et prend la même que d’habitude. Avant, elle s’en passait d’une crème le matin, un coup de gant de toilette avec du savon de Marseille, ça suffisait.


Elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait, elle quitte le rayon des crèmes et passe devant moi sans me voir. Je l’ai aperçue souvent alors qu’elle faisait ses courses au magasin bio de la place Jean Jaurès, une ou deux fois elle m’a souri, deux fois, une fois au rayon fromage et une fois à la caisse. Elle à l’air d’une personne qui aime les bonnes choses et prendre soin d’elle sans excès, qui a du goût et qui goûte la vie. Elle traverse les rayons épicerie sans prêter attention aux promotions et aux têtes de gondole. Je la suis discrètement, j’accélère le pas car je ne voudrais pas la perdre. Oserais-je cette fois ? Elle me plaît bien avec ses petits yeux si foncés, presque noirs, et si espiègles et ses cheveux coupés à la garçonne, que je suis vieux jeu, elle porte simplement les cheveux courts.


Maintenant, la salade pour ce soir, en barquette, pas au rayon frais, on ne sait jamais ce qu’il y a dedans. Elle ne digère pas les poivrons avec la peau, les concombres, les brocolis… et elle n’aime pas le maïs et les cœurs de palmier. D’ordinaire, elle achète des légumes frais ou des sachets mono-légume surgelés qu’elle cuisine avec des pâtes, des lentilles, du quinoa… elle les cuit pour les réchauffer ou les prépare en salade. Depuis qu’elle va dans les magasins bio et chez les artisans – on dit comme ça pour le boucher, le boulanger… - et le primeur du coin de la rue - pour lui on dit toujours primeur - c’est comme pour la crème hydratante, elle ne peut plus s’en passer. Elle en a les moyens, elle considère qu’elle a un bon salaire et qu’elle peut se le permettre. Elle oscille entre le syndrome de l’imposteur lié à un sentiment de mépris de classe qu’elle a parfois ressenti et la culpabilité de s’être éloignée des siens qu’elle voudrait voir reconnus à leur valeur juste. Anne-Marie ouvre la porte du frigo des salades en barquette, elle en prend une et commence à lire l’étiquette, non il y a du poivron, bon d’accord que trois pour cent mais ça suffit pour qu’elle n’ait pas envie. Elle rouvre la porte, remet la barquette, en prend une autre.


Un homme ouvre la porte du frigo d’à côté, on dirait qu’il ne s’intéresse pas trop à ce qu’il y a dedans. Elle ne l’a pas vu arriver celui-là. Qu’est-ce qu’il fait là planté devant la porte ouverte du frigo ? Il la regarde du coin de l’œil, elle en fait autant. Elle le trouve pas mal. Elle ne va quand même pas aborder le premier venu dans un supermarché même s’il a un regard bleu-gris, entre mer et nuages, magnifique et mystérieux et un beau p’tit cul. Elle se saisit de la première barquette venue, au besoin elle triera sur le bord de son assiette les petits morceaux de ce qu’elle ne veut pas manger. Elle sait que ça ne se fait pas, elle a un peu honte quand elle le fait le midi devant ses collègues mais ce soir, elle est toute seule. Elle part directement vers une caisse traditionnelle, moi je préfère les caisses automatiques, ça va plus vite. « Bonjour Madame » dit Anne-Marie à la caissière. Elle pose le tube de crème hydratante et la salade en barquette sur le tapis roulant. Elle est contente, elle a réussi à ne pas se laisser tenter par les promotions et les têtes de gondoles. Elle tend la carte de fidélité du magasin à la caissière, bip, elle dit qu’elle va payer en carte bleue, sans contact, re bip. « Merci Madame. Au revoir . » Elle jette un dernier coup d’œil vers le frigo avant de partir. L’homme n’est plus là.




                                                                                   Quel drame,

                                                                                    ... L'incommunicabilité!

                                                                                                        (Henri Tachan, Le garçon qui te sers)


Au supermarché (photo prise en 2008)

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Texte écrit avec Les Mots dans le cadre du défi de l’été 2025 : « du petit plongeon au grand bain ». « Semaine 3 : On chantonne en brasse, pour révéler la voix narrative de son texte  ».

Jour 18 : Vous reprenez cette scène et vous l’écrivez d’un point de vue extérieur. Dans les trois premières consignes de cette semaine, le personnage qui raconte est partie prenante à la scène, là vous écrirez un observateur extérieur, qui regarde (beaucoup), qui écoute (beaucoup) et qui raconte (beaucoup), qui n’analyse pas forcément (il n’est pas psy), qui essaie de tout saisir de la scène.