mercredi 5 juin 2019

J'attends quelqu'un...

« Un jour ta vie, sera passée.
Personne ne viendra jamais, jamais, jamais.
T'auras attendu, ma belle,
Pour des reines-claude et des mirabelles. »
(Alain Souchon, J’attends quelqu’un)


J'attends quelqu'un...

Intérieur - Jour
Dix-huit heures trente, la rue est calme, elle s’est vidée comme d’un seul coup à la fermeture du magasin d’en face. La femme est assise à une table près de la fenêtre pour la lumière et pour profiter des derniers rayons du soleil. L’homme est installé à une autre table, il me tourne le dos à moi, l’Autre qui les observe, et regarde dans sa direction à elle. L’odeur du tabac de sa cigarette se mêle à celle de leurs cafés. Elle a quitté son bureau, elle passe ici tous les vendredis soir, lui a quitté le sien plus tôt que d’habitude, il s’y arrête presque tous les jours. Elle est assise dans la lumière du soleil, lui dans l'ombre. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas.
Oublier mes soucis, ne pas penser à lundi. Une fois de plus m’arrêter là avant de rentrer chez moi. Retarder le moment d’être seule. Espérer une rencontre.
Une frange, un carré, une coiffure sage qui met son visage, offert au soleil, en valeur. Ses cheveux roux, ses yeux baissés, le rouge sur ses lèvres si foncé presque noir. La robe bleue, légère. Sa gorge qu’elle montre sans l’exhiber, ses épaules nues, ses seins ronds sur lesquels la lumière s’accroche, le petit sillon qui les sépare. Dans sa main, entre ses doigts elle froisse un papier. Regarder ses jambes à la dérobée… soulever sa robe, découvrir ses genoux, ses cuisses.
Ces deux-là sont des étrangers l’un pour l’autre. Elle est assise dans la lumière du soleil, lui dans l'ombre. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas. Leurs regards ne se rencontrent pas. Pourtant, il suffirait d’un rien, de pas grand-chose. J’en vois tellement des comme eux chaque jour. Je les ai toujours vu seuls, chacun de leur côté, dans leur propre monde. Qu’ils sortent de leur bulle. Le silence, ça devient insupportable.
La lumière du soleil est froide en ce soir de printemps. J’aurais dû prendre un cardigan, je pourrais couvrir mes épaules nues. Le soleil n’entre pas, en tout cas sa chaleur ne m’a pas réchauffé les épaules. Mes nouvelles chaussures me font mal aux pieds.
De l’air entre par la porte. Elle a un frisson, ne pas me lever, je pourrais ôter ma veste pour la mettre sur ses épaules.
Tous les deux paraissent sur la réserve. Elle a frissonné, il a esquissé un geste, va-t-il… Il y a des regards qui ne comptent pas. Allez vas-y, va jusqu’au bout de ce que tu désires, demande-lui. Il entrouvre la bouche, comme s’il allait parler… mais non. Qu’il lui dise ce qu’il a sur le cœur ou ailleurs, et qu’elle lui réponde.
Rester sur mes gardes, ne pas lever les yeux, ne pas risquer de croiser les siens, il pourrait croire à une invitation.
Si je ne feignais pas de regarder dehors, je ne pourrais détacher les yeux de l’échancrure de sa robe… m’asseoir en face d’elle, plonger mon regard dans le sillon obscur de ses seins.
Elle regarde mais ne semble pas le voir. Elle est perdue dans ses pensées. Il regarde dehors évitant de poser son regard sur elle. Ici, là, est en jeu la scène la plus ancienne du monde, ils le savent bien, peut-être pas. L’ombre entre les tables, cette ombre qui les sépare n’est pas une frontière. Qu’il ose, qu’il lui adresse la parole. Qu’elle ose, qu’elle lui réponde.
Si j’avais un magazine dans mon sac, je le sortirais et le lirais distraitement pour prolonger cet instant. Ce café, je n’aurais pas dû, ça va m’empêcher de dormir. Si pour une fois je laissais tomber les défenses, si pour une fois je faisais fi des hésitations, si tout simplement je repartais avec cet homme qui ne demande que ça, on pourrait passer un bon moment.
Il a presque fini sa cigarette. Elle arrête de chiffonner le papier entre ses doigts. Qu’il lui propose de reprendre un café, sinon elle va partir et ni l’un ni l’autre n’aura essayé, tenté de rompre le silence, la solitude. Elle lève les yeux vers moi, me fait signe pour régler l’addition, qu’il se décide maintenant. Non, finalement, elle recommande un café. Je ne lui demande rien pourtant elle me dit « J’attends quelqu’un ». Elle semble avoir été oubliée. Quand je retourne vers le bar, il m’apostrophe « Vous m’en remettrez un à moi aussi. » Tout n’est peut-être pas perdu. Peut-être que s’il se levait, s’asseyait en face d’elle au lieu de rester sur sa chaise de l’autre côté, elle se dirait que c’est lui qu’elle attend.
Au lieu de recommander un café, j’aurais dû prendre un petit verre de vermouth, ça m’aurait donné du courage pour oser lever les yeux, croiser son regard. Qu’il parle, non, surtout pas, il faudrait que je lui réponde.
Son regard s’est embué, à quoi pense-t-elle ? Si je lui parlais, elle oublierait peut-être ce qui l’assombrit. Elle a l’air si seule, je suis si seul. Si j’osais… parler du temps, de la fraîcheur de l’air malgré le soleil printanier, c’est bateau mais ce serait un moyen convenable d’entamer la conversation. Rien d’engageant, juste pour une soirée, juste pour une nuit, elle ne dirait peut-être pas non. Et puis après on verrait bien.
Ce n’est pas qu’il me plaise vraiment, ce n’est pas mon genre de mec. Juste pour un soir, pour se sentir moins seule. Cela serait sans conséquence, sans conséquence sur quoi d’ailleurs.
Après que je lui ai apporté son second café, il se tourne vers elle et dit : « Je peux m’asseoir avec vous ? » Elle : « Oui, volontiers. » Ils parleront, je n’entendrai pas, je n’écouterai pas, jusqu’à ce que j’annonce la fermeture. « C’est l’heure, on va fermer ». Ils se lèveront. Il lui ouvrira la porte. Ils sortiront. Il ôtera sa veste pour la lui poser sur les épaules. Ils partiront ensemble. Ensuite, je ne verrai pas, je ne saurai pas.
Extérieur – Nuit

Edward Hopper - Sunlight in a cafeteria - 1958
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Merci à Frédérique Anne (Oser Écrire) pour son regard bienveillant et constructif.



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