dimanche 4 janvier 2026

Page 66 - « Eva essaya de convaincre Karel de ne pas gâcher la soirée... »

Eva essaya de convaincre Karel de ne pas gâcher la soirée qu’ils attendaient tous depuis longtemps. La famille était réunie autour de la table de Noël pour la première fois que les enfants depuis que les enfants avaient quitté le foyer familial pour partir faire leurs études à l’étranger. Karel, s’il avait cherché à saboter l’ambiance, n’aurait pas fait mieux. À peine Jan et Irina, sa petite amie, puis Aneta avaient-ils franchi la porte de la maison, qu’il avait commencé à leur lancer des piques et au fil de l’apéritif à leur faire des reproches. Ils les avaient laissés tous les trois à table pour venir à la cuisine verser la traditionnelle soupe de poissons dans la soupière. Eva fusille son mari du regard avant dans lui asséner sans monter le ton pour ne pas être entendu du salon :

- Décidément, tu ne changeras jamais, tu penses toujours qu’en partant à l’étranger ils ont déserté, qu’ils auraient dû rester ici pour construire leur pays.

- Parce que tu crois que c’est ce que je pense… Franchement, tu ne comprends rien à ce que je ressens.

- Ce n’est pas le moment d’en parler, dit-elle en versant la sauce sur la salade et le plat de tomates anémiques qu’elle a préparés pour accompagner la soupe. Allez, viens, on y retourne et tâche de passer à autre chose. Montre un peu d’intérêt pour leur vie et ce qu’ils font.

Ils prennent les plats, lui, pousse la porte de la cuisine du pied et dépose la soupière au milieu de la table et commence à servir les convives. La conversation reprend, l’atmosphère se détend. Quand arrivent sur la table la traditionnelle carpe panée et sa salade de pommes de terre, les jeunes gens se remémore les repas de leur enfance et évoque la nostalgie que le déracinement a fait naître. Aneta, leur fille, finit par confier combien ses parents et l’ensemble de la famille lui manquent. Jan est plus discret sur ses sentiments, il les remercie cependant de lui avoir permis de partir pour faire ses études. Il exprime son enthousiasme pour l’université où il est inscrit et les professeurs qui y enseignent. Il regarde Irina avec tendresse et dit à ses parents combien il est heureux de l’avoir rencontrée dans un cours de thermodynamique qu’ils suivent tous les deux. Ils s’aiment et ils ont l’intention de se marier une fois leur diplôme obtenu. Aneta ajoute qu’elle reviendra peut-être au pays pour y travailler.

Eva est émue par ces confidences et Karel comprend qu’il s’est trompé sur ingratitude et l’indifférence de ses enfants. Quand ils vont à la cuisine pour préparer le café et chercher les cukrovi et la brioche tressée, ils prennent le temps de s’enlacer et de s’embrasser.

- Merci. Je suis soulagé de tout le poids que je portais depuis leur départ. Merci de m’avoir dessillé les yeux.

- Merci à toi de t’être apaisé et de les avoir écoutés.

Le repas se termine dans la joie et les rires.

Quelques jours plus tard, quand les trois étudiants repartent après avoir passé les fêtes de fin d’année en famille, le père qui les dépose à l’aéroport, les serre dans ses bras et, les larmes aux yeux, leur dit simplement « À bientôt ».

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Milan Kundera – Le livre du rire et de l’oubli – Gallimard (Folio)

Page 66 - « Eva essaya de convaincre Karel de ne pas gâcher la soirée qu’ils attendaient tous depuis longtemps. »

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Sur le fil Whatsapp du Défi d’été 2025, Guillaume avait proposé un défi pour le mois de novembre : « Prendre chaque jour un livre dans notre bibliothèque puis partir de la ligne 3 de la page 66 pour écrire un texte. » En période de travail alors, je n’ai pas pu m’engager dans ce mois d’écriture. Je ne me souviens plus des consignes supplémentaires mais j’ai utilisé celle-ci « Partir de cette ligne 3 pour écrire un court texte ou un fragment. » Pendant les 15 jours de ce congé de fin d’année, je suis arrivée à publier un texte chaque jour sur ce blog. Merci à Guillaume pour l’idée et au groupe pour son soutien tacite.

samedi 3 janvier 2026

Page 66 - « Pour une fois que j’avais un visiteur convenable. »

- Pour une fois que j’avais un visiteur convenable. Regarde-moi quand je te parle.

Tony ose à peine lever les yeux vers sa sœur, Marilyne ?

- Pour une fois que j’avais un visiteur convenable, il a fallu que tu viennes tout gâcher en débarquant à même pas midi déjà à moitié soûl. Comment veux-tu que j’arrive à m’établir dans la vie, à trouver un travail correct et un mari honorable pour fonder une famille digne de ce nom.

- Tu veux dire que tout est de ma faute, mais je suis ton frère ! Ta seule vraie famille depuis que papa et maman sont morts.

- Arrête, s’il te plaît. Arrête de gémir sur toi-même. Arrête de tout ramener à toi. Je n’ai pas besoin de toi, je veux construire ma propre vie sans avoir à te traîner comme un boulet. Tu devrais faire pareil au lieu de noyer ta raison à force de boire.

- Pourquoi es-tu si désagréable avec moi. Tu sais très bien que je ne sais rien faire, que je n’ai appris aucun métier.

- Ah, oui ! Tu as toujours été un bon à rien. Tant que maman a été là pour veiller sur toi et papa pour te filer du fric quand tu étais à sec, ça marchait sur des roulettes pour toi. Tu crois que j’étais dupe ? Détrompe-toi !

- Oh ! Eh ! Tu as toujours été jalouse de moi et…

- Comment peux-tu dire ça ! Je dois vivre ma vie et la conduire comme je l’entends et tant que tu débarques à l’improviste comme tu viens encore de la faire, je n’y arriverai pas. Tu as vu dans quel état tu es. Je ne parle pas que de l’alcool, tu as vu ta tête et l’état de tes vêtements. Depuis combien de temps n’as-tu pas pris une douche ? Quand as-tu fait une lessive pour la dernière fois.

- Arrête de m’accabler ainsi. Je ne pourrai jamais m’en sortir tout seul. J’ai besoin de toi, moi.

Elle l’a invité à s’asseoir avec elle sur le canapé pour parler calmement et sereinement.

- Combien de fois as-tu tenu ce discours depuis cinq ans que nos parents sont morts ? Combien de fois m’as-tu promis que tu arrêterais de boire ? Je t’ai aidé à prendre un petit appartement quand tu as trouvé un job, tu t’es remis à dépenser le peu d’argent que tu gagnais pour t’enivrer et tout est tombé à l’eau.

- Marilyne, je te jure, cette fois-ci, j’arrête pour de bon ; j’ai rejoint un groupe d’aide pour me soigner, je suis également une thérapie qui devrait me permettre de sortir de l’impasse dans laquelle je me suis empêtré, j’ai aussi trouvé une structure qui va m’accompagner dans ma démarche et m’aider à m’insérer. J’ai besoin de ton concours et de ton soutien pour réussir.

Elle l’a regardé d’un air triste et désolé.

- Tony, je crois que tu es bien entouré en ce moment, ce serait mieux que nous arrêtions de nous voir jusqu’à ce que tu ailles mieux… et que de mon côté, j’aie pu me stabiliser dans ma vie professionnelle et personnelle. Après, nous verrons…

Il s’est alors levé, il l’a embrassée et il est parti sans rien ajouté. Depuis, il n’est plus revenu et elle n’a pas eu de nouvelles. Elle doit bien s’avouer que ses visites lui manquent même si en ce temps-là, elle le considérait vraiment comme un boulet, même si aujourd’hui elle n’avait aucun regret concernant les propos qu’elle avait tenus ce jour-là.

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Joseph Kessel – Le Lion – Gallimard (Folioplus)

Page 66 - « Pour une fois que j’avais un visiteur convenable. »

© UggBoy♥UggGirl


 

vendredi 2 janvier 2026

Page 66 - « Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. »

Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. Julien s’est levé en titubant et a attrapé Aurélie par le bras l’entraînant dans les escaliers puis dans la chambre dont il a claqué la porte. Nous attendons qu’il redescende mais il n’en est rien. Nous nous regardons, il me semble que personne ne sait quoi faire. Ce que tout le monde sait par contre, c’est que Julien peut être violent quand il est ivre. Si certains espèrent qu’il va simplement s’écrouler sur le lit à côté d’Aurélie, d’autres envisagent le pire. Comme dégrisée d’un seul coup, je suis de ceux-là. Je les dévisage tour à tour, Xavier finit par dire « Allez viens, on y va Anaïs ».

À notre tour, nous montons les escaliers, nous n’entendons aucun bruit. Nous frappons discrètement à la porte de la chambre, pas de réponse, nous insistons. C’est à ce moment-là que nous entendons le cri d’Aurélie. Heureusement, dans sa précipitation, Julien n’avait pas tiré le verrou et nous entrons sans mal. Il la maintient fermement sur le lit en pesait sur elle de tout son poids et tente de l’empêcher de crier appuyant sa main sur sa bouche. Elle cherche à le mordre et se débat pour essayer de lui échapper. Nous nous efforçons de lui faire entendre raison afin qu’il arrête mais c’est inutile.

D’un geste, Xavier et moi convenons d’intervenir. Il saisit Julien par les épaules pour le tirer en arrière. J’en profite pour m’approcher d’Aurélie et l’aider à se relever. Je la soutiens jusqu’au couloir puis l’accompagne dans les escaliers. En bas, ils sont tous partis. Sur la table basse du salon, il ne reste que des verres vides ou abandonnés précipitamment. Dans un coin sont entassées la vingtaine de bouteilles que nous avons vidées. Sur la patère de l’entrée, ne sont plus pendus que la doudoune de Xavier et mon manteau. Ça pue le tabac froid et le shit. Alors que je réconforte Aurélie assise dans un fauteuil, nous entendons un début de lutte suivie d’une chute au-dessus de nos têtes. Puis plus rien jusqu’au « Putain merde » de Xavier.

J’interroge Aurélie du regard, elle me dit « Vas-y ». Je remonte dans la chambre. Julien est allongé par terre, il semble sans connaissance et saigne abondamment du crâne. Agenouillé près de lui, Xavier, en état de panique, me dit la voix tremblante « Il s’est jeté sur moi et a essayé de m’étrangler, je l’ai repoussé et il est tombé. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? » Je lui réponds calmement « On va appeler les secours, tu n’as rien à craindre, c’est juste un accident, presque de la légitime défense puisqu’il s’est attaqué à Aurélie d’abord, à toi ensuite » puis je vais chercher une serviette dans la salle de bains pour éponger le sang. « Reste près de lui. » Je rejoins Aurélie en bas, j’appelle les secours et lui raconte ce qui s’est passé dans la chambre. Des larmes commencent à couler sur ses joues, elle me demande un mouchoir que je lui tends, elle se mouche bruyamment mais ne s’arrête pas de pleurer. Quelques minutes plus tard, nous entendons la sirène des pompiers qui tournent au bout de la rue bientôt suivie par celle de la police.

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Guy de Maupassant – Boule de Suif – Gallimard (Folio)

Page 66 - « Les regards luisaient ; on avait bu beaucoup. »


 

jeudi 1 janvier 2026

Page 66 - « Tais-toi. Je te défends de parler de cela. »

« Tais-toi. Je te défends de parler de cela. » Jean se tient sous le regard sévère du père. Comment pourrait-il s’en échapper ? Comment enlever ce poids sur la poitrine ? L’orage gronde dans ses yeux, comment lutter contre les larmes qui montent dans les miens… Après que maman soit morte, il m’a envoyé en pension loin de la maison. Depuis, chaque fois que je rentre pour les vacances scolaires, il s’est toujours refusé à ce que nous abordions ensemble les mois qui ont précédé et les jours qui ont suivi la disparition de ma mère. Avec le temps, mes questions sans réponses pèsent de plus en plus lourd sur le fil de ma vie.

Lui se mure dans son silence enfermé me laissant errer dans la grande demeure à la recherche des traces qu’elle y a laissées. Enfermé dans son bureau, il n’en sort qu’au moment des repas pour réchauffer les plats préparés par la cuisinière qui vient deux fois par semaine. Du matin, lorsqu’il frappe à la porte de ma chambre à huit heures précises, au soir après le dîner où il m’intime l’ordre d’y retourner pour faire mes devoirs ou lire, nous ne partageons rien ; je ne demande pas des confidences, juste des discussions entre hommes comme disent mes copains d’internat.

Avant la mort de maman, nous ne parlions déjà pas beaucoup mais elle était là pour instiller un peu de gaieté et d’amour dans nos vies. Elle nous aimait et faisait tout pour que les moments passés en famille se déroulent sans heurts et dans une bonne entente. Mais lui, il s’est toujours désintéressé de moi, il était fou amoureux d’elle, il aurait voulu la garder pour lui seul, je n’étais qu’un intrus qui était venu s’immiscer entre eux deux. Tout au long de sa maladie, dans ses derniers jours, ses dernières heures même, elle a fait tout ce qu’elle a pu pour que nous nous rapprochions l’un de l’autre ; elle m’a confié à lui, lui laissant entendre qu’il devrait veiller sur moi et m’accompagner jusqu’à l’âge adulte. Il avait presque promis, aux minutes ultimes « Oui, je veillerai sur lui ». Elle était partie apaisée.

Sur ce que recouvrait la promesse de mon père à ma mère, je me le demande encore aujourd’hui. Il doit considérer que m’envoyer en pension dans un bon lycée, s’assurer que je ne manque de rien jusqu’à ce que mon avenir soit assuré est tout ce qu’il peut faire pour moi, plus il ne pourrait pas. Il pense certainement qu’ainsi il honore l’engagement qu’il a pris vis-à-vis de ma mère sur son lit de mort.

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Albert Camus – Les justes – Gallimard (Folio théâtre)

Page 66 - « Tais-toi. Je te défends de parler de cela. »

© ullstein bild


 

mercredi 31 décembre 2025

Page 66 - « son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. »

Son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. Comme toujours il est harassé par les mouvements répétitifs effectués à la chaîne, il n’en peut plus d’accrocher des portières sur les armatures de voitures qui défilent devant lui. Il aimerait juste pouvoir s’asseoir sur le canapé en arrivant et passer la soirée devant la télévision comme ses potes. Mais le vendredi soir, Irène rentre du collège. Irène, c’est la fierté de Paul, elle est la seule de la fratrie à avoir réussi à l’école. Sa sœur et son frère étaient partis travailler à l’usine, comme le père, dès qu’ils en avaient eu l’âge. La veille du week-end la mère préparait un plat roboratif, ce soir un petit salé aux lentilles, et toute la famille était réunie autour de la grande table de la cuisine.

Toutes les semaines se ressemblaient sauf pour Irène qui avait toujours quelque chose à raconter. Elle était la meilleure de sa classe, on l’avait obligée à faire anglais-allemand-latin. Elle aimait ça contrairement à beaucoup de ses camarades. Elle raconta que lors des derniers cours de latin, on avait lu et traduit des textes qui parlaient d’oies du Capitole qui avaient été épargnées malgré la disette et qui avaient alerté les Romains que les Gaulois marchaient sur la ville, de la louve qui avait nourri Rémus et Romulus… C’était donner de la confiture aux cochons, ajouta-t-elle, ce qui fit rire toute la tablée comme les collégiens avaient ri quand les professeurs avaient terminé l’histoire de ces fameuses oies. Elle n’en pouvait plus de cette ambiance tant à la maison qu’à l’école.

On ne sut pas si c’étaient ces moqueries qui avaient fait déborder le vase ou si le feu couvait depuis longtemps sous la cendre… toujours est-il que le lendemain matin, elle s’est levée de très bonne heure. Sans que personne sache pourquoi, elle est descendue à la cave où l’on gardait les confitures faites par sa mère au fil des saisons, en a déposé une dizaine de pots dans la brouette qu’elle avait amenée en haut de l’escalier. Elle s’est ensuite dirigée vers le pré boueux dans lequel son père parque les porcs qui seront tués à l’automne prochain et dont la salaison sera partagée avec la famille et les voisins. Elle s’installe près de la barrière et dévisse un par un les bouchons des pots et lance leur contenu aux cochons qui sous son œil interrogateur restent indifférents.

Décidément, c’est bien vrai, ça ne sert à rien de donner de la confiture aux cochons, pas plus que ça sert à quelque chose de vouloir apprendre quelque chose à ceux qui n’en ont rien à faire, qu’ils soient des élèves indisciplinés ou une famille qui se focalise sur sa vie quotidienne sans chercher à s’ouvrir l’esprit.

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Didier Daennickx – Meurtres pour mémoire – Belin (Classico collège)

Page 66 - « son boulot effectué il rentre tranquillement à la maison. »


 

 

mardi 30 décembre 2025

Page 66 - « Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. »

Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. Néanmoins, il venait encore une fois de poser la question « Un nuage de lait ? » C’était une fois de trop.

- Non, juste du thé avec un zeste de citron. Il le savait bien pourtant. Quelle idée d’accepter de venir passer quinze jours avec lui. D’ailleurs, il doit se demander lui aussi s’il a eu raison de faire une telle proposition. J’ai vite une réponse à ma question sans avoir besoin de l’énoncer.

- Ah ! On m’avait dit qu’avec toi tout deviendrait vite compliqué mais je ne m’attendais pas à ça. À peine une journée que tu es arrivée et après « c’est loin de la gare chez toi », « je déteste les brocolis », il y a eu « le matelas est trop mou » puis « il me faudrait un oreiller supplémentaire », ensuite « il fait trop chaud dans la chambre ». Quinze jours, je ne vais pas tenir alors toute une vie, tu imagines…

Voilà c’était dit, nous étions face à la réalité, la vie commune n’était pas envisageable, y avait-il même de l’amour malgré les « je t’aime » qu’il répétait à tout bout de champ.

- Ah ! Le masque tombe, on m’avait bien dit que ça ne marcherait jamais nous deux, que tu n’étais pas fait pour vivre avec quelqu’un.

- Pas fait pour vivre avec quelqu’un, je me demande bien lequel d’entre nous n’est pas fait pour vivre à deux.

Un nuage laiteux passa devant la fenêtre et assombrit la petite cuisine où Michel et Isabelle étaient assis. Ils s’étaient rencontrés six mois auparavant sous le ciel sans nuage du sud de la France. Depuis, ils s’étaient revus un week-end par-ci par-là sans qu’ils doutent de leur avenir ensemble. À peine deux jours sous le même toit et ils avaient bien conscience que ça n’allait pas être possible. Ils sentaient bien qu’il valait mieux en rester là. La tension s’était installée entre eux, ça devenait orageux et ce qui avait commencé par un coup de foudre pourrait bien se terminer dans un coup de tonnerre.

Parfois, mieux vaut tôt que trop tard. Aussi décidèrent-ils d’un commun accord qu’Isabelle repartirait le lendemain par le premier train et que c’en était fini d’une relation qui n’avait même pas eu le temps de se déployer. Tout ça pour un nuage de lait qui avait fait déborder la tasse !

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Michel Del Castillo – Tanguy – Gallimard

Page 66 - « Il l’embrassait et lui disait qu’il l’aimait. »

 


lundi 29 décembre 2025

Page 66 - « En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. »

En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. Je me suis brossé les cheveux énergiquement, j’ai souligné mes yeux de khôl et mes lèvres d’incarnat. J’ai passé ma veste en jean personnalisé avec des slogans des années soixante-dix. J’ai dévalé les escaliers et me suis retrouvée face au ciel bleu dans la lumière pâle du soleil d’hiver. J’ai inspiré longuement l’air froid pour me revigorer et me voilà partie pour une journée de promenade dans paris, la première sans Eriko qui est retournée à Tokyo à la fin de ses études.

Pour chasser le souvenir des moments révolus, je me mets à sauter en tous sens et à dessiner des mouvements de gym désordonnés en partant par le haut de la rue pour ne pas suivre le chemin que nous avions l’habitude de prendre. On s’était dit que nous allions nous revoir, qu’elle reviendrait ici pour de courts séjours et que je pourrais lui rendre visite pendant les vacances mais maintenant, je le sais, jamais je n’oublierai ni ne retrouverai nos moments de complicité intense.

On avait eu un coup de foudre dès notre première rencontre sur les bancs de la fac. Comme elle cherchait une chambre pour l’année, je lui ai proposé de partager l’appartement minuscule que j’occupais dans le dix-huitième arrondissement. Elle a tout de suite accepté et le soir même elle débarquait chez moi avec une valise et quelques livres de cours. Elle a investi le coin que j’appelais « la chambre d’ami », un petit lit, une chaise et un bureau.

La première nuit, ni Eriko ni moi n’avons fermé l’œil, nous nous sommes raconté des épisodes de notre vie, tantôt nous éclations de rire tantôt nous étions portées vers des réflexions profondes et graves sur le sens de la vie. Les fils qui se sont alors tissés entre nous étaient bien plus qu’amicaux, nous avons tout de suite su l’une comme l’autre que l’attirance entre nous était d’une tout autre nature. Eriko, qui semblait la plus enthousiaste, fit le premier pas. J’ai tout de suite exprimé mes inquiétudes ; elle allait devoir repartir chez elle à la fin de l’année pour y terminer ses études. Pourtant, je me suis laissée convaincre qu’il fallait profiter de cette opportunité que la vie nous offrait et je me suis lancée corps et âme dans la vie avec Eriko. Nous nous sommes d’abord pelotonnées l’une contre l’autre puis embrassées. Enfin, nous nous sommes endormies enlacées sur mon grand lit.

Nous étions toujours ensemble, jour et nuit, nous partagions chaque instant. Jusque-là, je m’étais sentie comme une coquille vide ; avec elle et grâce à elle, je me gorgeais d’expériences et de joies. À ses côtés, je devenais une adulte, j’étais plus mûre. Après six mois, je ne pouvais plus me passer d’elle mais j’acceptais de mieux en mieux les moments où nous étions séparées. J’avais conscience de tout ce qu’elle m’apportait même quand elle s’éloignait de moi. Plus la date de son départ approchait, plus j’appréhendais la séparation. Je suis devenue de plus en plus maussade et intransigeante, je me suis mise à lui reprocher d’être une égoïste, de n’avoir pensé qu’à elle.

Le jour fatidique, je l’ai accompagné jusqu’à l’aéroport pour lui dire au revoir. Quand la voix de l’hôtesse a appelé son vol, elle m’a prise dans ses bras, en larmes elle m’a dit que ceci était un adieu, si elle devait rentrer à Tokyo, c’était pour s’y marier comme ses parents le voulaient. Elle ne reviendrait jamais, je ne pourrai pas lui rendre visite. D’un coup, elle m’a embrassée une dernière fois, elle a tourné les talons et s’est comme enfuie pour prendre son avion.

Je n’ai pas lavé le pull rouge qu’elle aimait tant, je plonge mon nez dans le col montant et j’y retrouve encore l’odeur d’Eriko.

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Banana Yoshimoto – Kitchen – Gallimard (Folio)

Page 66 - « En souvenir d’Eriko, j’ai choisi un pull-over rouge qu’elle mettait souvent. »