Eva essaya de convaincre Karel de ne pas gâcher la soirée qu’ils attendaient tous depuis longtemps. La famille était réunie autour de la table de Noël pour la première fois que les enfants depuis que les enfants avaient quitté le foyer familial pour partir faire leurs études à l’étranger. Karel, s’il avait cherché à saboter l’ambiance, n’aurait pas fait mieux. À peine Jan et Irina, sa petite amie, puis Aneta avaient-ils franchi la porte de la maison, qu’il avait commencé à leur lancer des piques et au fil de l’apéritif à leur faire des reproches. Ils les avaient laissés tous les trois à table pour venir à la cuisine verser la traditionnelle soupe de poissons dans la soupière. Eva fusille son mari du regard avant dans lui asséner sans monter le ton pour ne pas être entendu du salon :
- Décidément, tu ne changeras jamais, tu penses toujours qu’en partant à l’étranger ils ont déserté, qu’ils auraient dû rester ici pour construire leur pays.
- Parce que tu crois que c’est ce que je pense… Franchement, tu ne comprends rien à ce que je ressens.
- Ce n’est pas le moment d’en parler, dit-elle en versant la sauce sur la salade et le plat de tomates anémiques qu’elle a préparés pour accompagner la soupe. Allez, viens, on y retourne et tâche de passer à autre chose. Montre un peu d’intérêt pour leur vie et ce qu’ils font.
Ils prennent les plats, lui, pousse la porte de la cuisine du pied et dépose la soupière au milieu de la table et commence à servir les convives. La conversation reprend, l’atmosphère se détend. Quand arrivent sur la table la traditionnelle carpe panée et sa salade de pommes de terre, les jeunes gens se remémore les repas de leur enfance et évoque la nostalgie que le déracinement a fait naître. Aneta, leur fille, finit par confier combien ses parents et l’ensemble de la famille lui manquent. Jan est plus discret sur ses sentiments, il les remercie cependant de lui avoir permis de partir pour faire ses études. Il exprime son enthousiasme pour l’université où il est inscrit et les professeurs qui y enseignent. Il regarde Irina avec tendresse et dit à ses parents combien il est heureux de l’avoir rencontrée dans un cours de thermodynamique qu’ils suivent tous les deux. Ils s’aiment et ils ont l’intention de se marier une fois leur diplôme obtenu. Aneta ajoute qu’elle reviendra peut-être au pays pour y travailler.
Eva est émue par ces confidences et Karel comprend qu’il s’est trompé sur ingratitude et l’indifférence de ses enfants. Quand ils vont à la cuisine pour préparer le café et chercher les cukrovi et la brioche tressée, ils prennent le temps de s’enlacer et de s’embrasser.
- Merci. Je suis soulagé de tout le poids que je portais depuis leur départ. Merci de m’avoir dessillé les yeux.
- Merci à toi de t’être apaisé et de les avoir écoutés.
Le repas se termine dans la joie et les rires.
Quelques jours plus tard, quand les trois étudiants repartent après avoir passé les fêtes de fin d’année en famille, le père qui les dépose à l’aéroport, les serre dans ses bras et, les larmes aux yeux, leur dit simplement « À bientôt ».
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Milan Kundera – Le livre du rire et de l’oubli – Gallimard (Folio)
Page 66 - « Eva essaya de convaincre Karel de ne pas gâcher la soirée qu’ils attendaient tous depuis longtemps. »
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Sur le fil Whatsapp du Défi d’été 2025, Guillaume avait proposé un défi pour le mois de novembre : « Prendre chaque jour un livre dans notre bibliothèque puis partir de la ligne 3 de la page 66 pour écrire un texte. » En période de travail alors, je n’ai pas pu m’engager dans ce mois d’écriture. Je ne me souviens plus des consignes supplémentaires mais j’ai utilisé celle-ci « Partir de cette ligne 3 pour écrire un court texte ou un fragment. » Pendant les 15 jours de ce congé de fin d’année, je suis arrivée à publier un texte chaque jour sur ce blog. Merci à Guillaume pour l’idée et au groupe pour son soutien tacite.






