François
Bon
a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque
mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par
Brigitte
Célérier
; Angèle
Casanova
a pris le relais à partir de novembre 2014. Je remplace Angèle
depuis le mois de novembre dernier.
Aujourd’hui,
j’ai donc le très grand plaisir de recevoir Dominique Hasselmann
pour ces Vases Communicants et de publier son texte « La peau
de pierre nue » chez La dilettante.
_____________________________
 |
(cliquer
pour agrandir)
|
La
peau de pierre nue
Imprudemment
sans doute, j’ai quitté mon piédestal mais j’ai attendu que la
nuit ait enveloppé les environs. Si je m’étais baladée dans le
plus simple appareil, on m’aurait mis la main dessus. Ou il aurait
fallu que je me trouve et enfile une burqa pour passer inaperçue.
J’ai
marché le long des rues près de ce parc de Créteil.
Tout était calme et silencieux, seules quelques rares voitures
s’annonçaient de temps en temps au loin par le pinceau de leurs
phares blancs. Alors, je me rencognais rapidement dans une porte
cochère ou derrière un abribus.
Le
vent caressait ma peau de pierre nue. Drôle d’impression que celle
de retrouver sa liberté de mouvement si longtemps déniée,
entravée… Je n’avais pas noté le nom de celui qui, telle une
Frankenstein féminine (en plus jolie !), m’avait créée.
C’était peut-être aussi une femme sculpteur, un double de Mary
Shelley ?
On ne m’avait pas demandé mon avis, une fois l’œuvre ou le
forfait accompli.
Quel
besoin d’habits ? J’avais affronté sans rien toutes les
saisons, le gel et la neige de l’hiver, le printemps des fleurs
bleu blanc rouge, l’été meurtrier, l’automne et sa rousseur, et
ce, durant quelques années. Sans compter les regards concupiscents
(des hommes et parfois des femmes), les caresses osées (de
préférence une fois le soir tombé, malgré l’entrée du parc
cadenassée), les baisers à bouche-que-veux-tu et que je ne pouvais
repousser.
Là,
je me sentais enfin libre, mes jambes étaient soudain déliées, mes
cuisses fonctionnaient comme des bielles de locomotive à vapeur, mes
longs cheveux me servaient en quelque sorte de GPS nocturne. Je
n’avais pas froid, la marche faisait circuler un sang nouveau dans
mon corps jusqu’alors pétrifié.
Ce
parfum entêtant d’horizon indéterminé (comme ce qu’ils nomment
un « CDI »), de lignes de fuite offertes, d’escapade
sans butoir, j’en profitais avec joie et innocemment.
Par
ce coup de baguette magique inattendu – quelqu’un avait écrit à
mon propos et ses simples lignes avaient coupé les liens qui
m’attachaient au socle minéral de ce lieu à la Philippe
Sollers
– je goûtais, sans l’avoir jamais espéré, l’enchantement,
l’adorable miracle qui m’adoubait fortuitement dans le monde des
vivants.
Après
plusieurs heures de promenade, du moins je le présume car je n’avais
pas reçu de montre figurant à mon poignet, je commençais à
ressentir une certaine fatigue (j’aperçus une plaque : rue
Poète et Seillier), et je décidai de regagner mon lieu
d’habitation. J’enjambais sans difficulté, comme à l’aller,
la clôture de cet espace vert où on n’avait pas encore installé
des toboggans pour enfants avec sol amortisseur de chocs en fausse
mousse verte.
Je
me rapprochai doucement du socle sur lequel j’avais été plantée
le jour de ma naissance. Le jour apparaissait et les fleurs, gonflées
de rosée, m’avaient attendue.
Je
repris la pause : debout, souriante, les seins fiers, la jambe
galbée en avant, comme pour indiquer que j’étais prête à une
nouvelle excursion.
Les
visiteurs du soir pouvaient désormais revenir mais ils ne sauraient
jamais que je possédais maintenant une double vie.
_____________________________
texte :
Dominique Hasselmann
photographie :
Marie-Noëlle Bertrand